13/09/2009

V/A – An Anthology of Chinese Experimental Music 1992 - 2008

chinesemusicImmense et diversifiée, la culture chinoise se déguste très largement au-delà des clichés habituellement véhiculés par des médias occidentalisés en mal d’exotisme. Vieille d’environ cinq mille années, ancrée dans une tradition qui juxtapose les différents cultes et philosophies (taoïsme, confucianisme, bouddhisme) en privilégiant l’harmonie à la compétition, elle s’est au fil des siècles inscrite dans une double évolution, interne et externe.

 

Tour à tour replié sur elle-même et ouvert sur le monde, l’Empire du Milieu – traduction littérale du mot 中国 (Zhong Guo, Chine) – n’a cessé d’osciller entre rejet et tolérance, rien qu’au cours du vingtième siècle écoulé. Telle une coquille fermée, il s’est cru plus fort que le dragon (symbole de puissance par excellence) en rejetant toute influence, à deux moments cruciaux de son histoire récente, la guerre des Boxers au tournant des 19è et 20è siècles et la période maoïste, principalement la révolution culturelle maoïste des années soixante, tant fantasmée par les intellectuels d’une certaine gauche soixante-huitarde en manque d’exotisme.

 

Trente années après les réformes économiques de Deng Xiaoping, homme fort du régime – il ne faut pas l’oublier – communiste (et tout ce que cela induit en termes de libertés publiques) de 1979 jusqu’à sa mort en 1997, l’intégration du géant asiatique à l’évolution du monde ne fait plus le moindre doute, en dépit de toutes les contraintes économiques et restrictions politiques d’usage que cet article n’oublie pas, tout en se focalisant sur l’étonnant foisonnement artistique de l’underground local.

 

Il n’est donc guère étonnant que les musiques électroniques aient été à l’avant-plan, si ce n’est l’avant-garde, de l’art chinois contemporain. Quoi de plus international, en effet, que les synthétiseurs, ordinateurs et autres laptops, instruments digitalisés dont la maîtrise artistique dépasse toutes les chapelles culturelles pour se fondre en une immense alliance planétaire, de Berlin à Tokyo, en passant par Sydney, Damas ou (évidemment) Pékin.

 

Remarquablement présenté et documenté (selon les bonnes habitudes du label bruxellois Sub Rosa), le coffret An Anthology of Chinese Experimental Music nous convie à découvrir les musiques d’avant-garde de la scène chinoise, au sens le plus large du terme. Tout en intégrant, évidemment, des artistes de la Chine continentale (Pékin, Shanghai, Hangzhou…), il étend sa vision aux producteurs d’outre les frontières de la République Populaire. De Taiwan à Singapour et de Hong Kong à la Malaisie, voire Berlin (!) c’est toute une génération d’électroniciens farouchement indépendantes et étonnamment créatifs qui nous tend les bras.

 

Mise sur pied par le pionnier hong kongais Dickson Dee aka Li Chin Sung à l’invitation du label manager Guy-Marc Hinant et complétée de deux livrets (les biographies des artistes et une introduction à l’histoire des musiques expérimentales en Chine), l’anthologie accorde toute la place, indispensable et méritée, aux pionniers du genre, notamment les essentiels Dajuin Yao et Yan Jun, sans doute déjà connus des lecteurs du Wire et des partisans les plus acharnés de toutes les musiques électroniques peu ou prou dansantes de la planète.

 

Raisons de lisibilité aidant, il nous est impossible d’entrer dans le détail des quarante-huit (!) artistes présentés. Néanmoins, nous tenterons d’explorer, disque par disque, les éléments les plus pertinents de la compilation, d’une variété stylistique bien plus grande qu’il n’y semble au premier regard.

 

Du premier des quatre CD, le nom déjà évoqué de Li Chin Sung retient merveilleusement l’attention, grâce aux dix extraordinaires minutes de son Somewhere, remplies de craquements industriels noyés dans un fascinant brouillard liquéfié. Ca date de 1994 et ça n’a pas pris une ride. Plus loin, la lenteur bestiale de Zenlu nous ouvre les portes d’un inquiétant voyage interstellaire (Zen), le monde hypnotique de Cheewei rappelle l’élégance de GAS et de Murcof (Evening Has Arrived), tandis que le bruitisme maléfique de Goh Lee Kwang nous plonge dans un trou noir aux allures morbides et infinies (Frong Spraying). Avant une très belle conclusion cosmique, signée du maître Dajuin Yao himself (Psycho Realm).

 

Le second disque débute par une cavalcade en breakbeat faussement dansante, tempi saccadés et ligne vocale étonnamment moyen-orientale. Total respect, totale réussite (Crawing State de Sun Dawei). Elle contraste avec la lenteur extrême de l’ambient du duo WFDD (Wang Fan + Dickson Dee) qui, tel un signal capté du fin fond de l’univers, nous renvoie à la place ridiculement modeste que nous occupons dans la galaxie (Sin). D’autres instants évoquent l’éternel retour de la musique industrielle, le cas échéant revue par Prurient (061020 de Stingrays), alors que le para_dot de Dennis Wong (aka Wong Chung Fai) rappelle l’influence majeure d’un alva noto et de son label Raster-Noton.

 

Placé en tête de la troisième plaque du lot, le très noise hardcore Fugutive du trio Torturing Nurse se mue en chambre d’écho de son Shanghai natal. Il contraste très fortement avec le faux calme précaire du Zero de Wang Fan, telle une sourde menace planant sur sa ville de Pékin. On ne s’y attendait guère, le souvenir du Shanghai glamour des années 30 imprègne le début de j gmc de Hong Qile, hélas noyé dans une masse bruitiste informe sans personnalité. L’humour est de la partie, par contre, sur une étonnante folk song, délirante et volontairement(?) mal troussée, qu’on verrait bien sur le label Paw Tracks (422189 de Z.S.L.O.)

 

L’ultime acte du coffret s’ouvre sur des secondes quasi-bartokiennes, magnifiques et suspendues à un fil au BBC Radiophonic Workshop (Through The Tide of Faces de Wang Changchun). Cette sérénité élégiaque fait place à une cavalcade bruyante qui risque d’effrayer jusqu’à Blixa Bargeld (A Dark Knife de D!O!D!O!D!) qui, elle-même, contraste à pas de loup avec le très cinématique It’s More Than Enough de Yan Jun, où un vieux téléphone fatigué ne cesse de sonner en arrière-plan d’un dialogue de film… russe (et oui). Vous l’aurez deviné, Bird Lady de Pei (aka Liu Pei-Wen) repose sur des field recordings de chants d’oiseaux (et d’un vieux pont vermoulu) et c’est mille fois moins passionnant que le morceau sans titre d’Eric Lin aka Lin Chi-Wei, empreint de l’héritage d’un Luciano Berio atterri au beau milieu d’un jardin d’enfants amoureux des chats. A l’image d’un projet fou où les surprises foisonnent et les découvertes pleuvent. De bonheur.

 

Un disque : V/A – An Anthology of Chinese Experimental Music 1992 - 2008 (Sub Rosa)


Evening Has Arrived - Cheewei

Para_dot - Dennis Wong AKA Wong Chung-Fai

422189 - Z.S.L.O.

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