17/03/2010

Phill Niblock – Touch Strings

PhillNiblock–TouchStringsVidéaste, réalisateur, compositeur, les branches qui sous-tendent l’art de Phill Niblock reposent sur un tronc commun solidement implanté dans une indépendance farouche. Personnage majeur de la musique contemporaine, cela fait plus de vingt ans qu’en tant que directeur d’Experimental Intermedia, il offre des lieux de vie à des artistes d’avant-garde, en ses terres new-yorkaises comme en notre bonne vieille ville de Gand (Sassekaai 45, au nord de la ville). Pour ne rien gâcher, un double CD du musicien américain proposé par le passionnant label Touch vient ancrer l’artiste new-yorkais dans l’actualité discographique récente.

 

Habitant de la Grosse Pomme depuis plus de cinquante ans (à l’époque, il avait une vingtaine d’années), Niblock s’est tout d’abord formé une renommée en tant que cinéaste. Spécialisé dans la réalisation de films de jazz, au premier rang celui consacré à Sun Ra et de son Arkestra. Célèbre et célébré, son The Magic Sun de 1966 est un immense chef-d’œuvre, autant musical que visuel. Filmé en un noir et blanc onirique et sensuel en dépit de – ou plutôt grâce à – son abstraction überinspirée, l’œuvre évoque – et pas qu’un peu – la manière hypnotique des vidéos du label Raster-Noton, la chaleur humide en plus. Dans une telle mise en perspective, où l’on ne sait plus trop qui de la musique ou de l’image complète l’autre, certaines visions sont totalement inoubliables, tant la complémentarité des deux artistes est singulière d’envie vitale. Un exemple, parmi tant d’autres ? Quand les doigts de Ronnie Boykins, le contrebassiste du Sun Ra Arkesta, surgissent d’une obscurité tournée en négatif – à l’instar de tout le film, c’est tout un monde d’allégories férocement dynamiques qui s’ouvre à nous, auditeurs/spectateurs veinards de tant d’audace faconde informelle. Le DVD est toujours disponible sur le site du label américain Atavistic, faites-vous plaisir, c’est le moment, c’est l’instant.

 

Deux années plus tard, en 1968, Phill Niblock entamait ses premiers travaux musicaux. Sans aucune formation musicale, c’est en acteur/spectateur assidu de la scène de la Big Apple qu’il se lança dans l’aventure. Citant notamment les œuvres du grand Morton Feldman pour sources d’inspiration, l’artiste de la East Coast est toutefois parvenu à se forger – et rapidement – un vocabulaire propre. Fondé sur des structures généralement sombres et lentes jusqu’à la folie, le langage niblockien s’inscrit dans un cosmos atonal entre bourdonnements insondables et expérimentations métaphysiques. Multipliant les couches et les sous-couches pour ne plus former qu’un magma dont les textures se sont faites plus riches et complexes au fil des années, le son de Phill Niblock invite inévitablement au décloisonnement des fils, ceux qui relient les premières expériences d’un György Ligeti aux plus récents travaux d’un Jim O’Rourke tendance Long Night.

Toutefois, faudrait-il écrire évidemment, les drones élaborés du compositeur new-yorkais nécessitent une attention soutenue pour être appréciés à leur juste – et immense – mesure. Au-delà des premières impressions, qui promènent l’auditeur au sein d’un bloc de granit monochrome, les murmures inquiétants émis par les machines de Niblock impriment au fil des minutes une marque sourdement indélébile dans l’esprit de ses auditeurs.

Evidemment invité à partager les audaces stylistiques, c’est-à-dire à s’impliquer pavillons grands ouverts, le spectateur est avant tout acteur de la passion selon Saint-Phill. Là où une trop grande superficialité l’aurait forcé à quitter le chemin des ombres pour les mirages faussement lumineux de la musique commerciale, l’auditeur s’imprègne, lentement et imperceptiblement, des subtiles variations de la stratosphère relue par l’homme de New York.

 

La vision artistique de Phill Niblock ne se limite toutefois pas à l’utilisation exclusive des machines, fussent-elles de plus en plus complexes. A ses débuts de compositeur, à la fin des années soixante, la musique électronique n’avait pas encore atteint, loin s’en faut, la phase de démocratisation ultime que nous lui connaissons aujourd’hui. Certes, les travaux du BBC Radiophonic Workshop et des deux Pierre (Schaeffer et Henry) dataient déjà de plusieurs années, sans même parler des œuvres de Stockhausen, dont le fameux Gesang der Jünglinge avait déjà passé le cap des dix ans. A l’époque, les moyens employés par Niblock étaient somme toute modestes. Utilisant des bandes pour overdubber des enregistrements bruts d’instruments principalement classiques, l’artiste américain parvenait déjà à insuffler une unité stylistique qui ne s’est jamais démentie.

 

Aujourd’hui âgé de 76 ans, Phill Niblock demeure plus que jamais fidèle à ses principes sur le double album Touch Strings. Dans un premier temps, des instruments (à cordes, comme le nom du disque le prouve) sont enregistrés – les guitares et les basses de Susan Stenger et Robert Poss pour le premier volume Stosspeng, le violoncelle d’Arne Deforce sur Poure (une commande du Centre de Recherches et de Formation Musicales de Wallonie, basé à Liège) et l’Ensemble Nelly Boyd pour One Large Rose sur le second volet. Manipulés à l’aide d’une technologie plus avancée que les bandes de ses débuts, les sons organiques des instruments subissent un traitement ProTools d’une complexité étonnante qui leur donne une épaisseur moite absolument incroyable. Au-delà de toute fausse monotonie distraite, les drones étalonnés sous les doigts de Niblock impriment un rythme trouble et opaque. Jamais, et la multiplication des écoutes le confirme, la démarche n’exploite une quelconque fumisterie grotesque et inscrit son auteur, plus que jamais, au panthéon des mythes vivants de la musique électronique contemporaine. Vous en doutiez ?

 

Un disque : Phill Niblock Touch Strings (Touch)


The Magic Sun (Sun Ra filmed by Phil Niblock)

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