23.04.2010

Baktruppen – 1986-2008

baktruppen_testSous la forme d’un coffret de trois CD, elle retrace en 105 (!) morceaux la vingtaine d’années de carrière du collectif Baktruppen, entre 1986 et 2008. Formé dans la ville portuaire de Bergen, l’ensemble – what else ? – norvégien est complètement inclassable. Tour à tour adepte des musiques populaires, entendez folkloriques au sens de la poésie sonore d’un Ghédalia Tazartès, d’improvisations théâtralisées en allemand (et anglais) ou d’échappées électroniques cinématiques, pour ne citer qu’elles, la troupe scandinave fait définitivement partie de ces farouches indépendantistes de l’idiosyncrasie sans concessions – ah que non – ni prises de tête – encore moins. Absolument culte dans les milieux berlinois underground, la vision libertaire des Baktruppen est virtuellement impossible à résumer en l’espace de quelques lignes. Echappées rigolotes qui se foutent de la tronche trop sérieuse d’une certaine musique concrète ou délires ludiques de grands enfants à jamais de bonne humeur, les morceaux s’inscrivent dans une démarche où la musique n’est qu’une des composantes – et à sa simple écoute, elle est globalement satisfaisante. Aussi bien performers scéniques que musiciens événementiels, les fascinantes photos du livret en témoignent, l’ensemble nordique se laisse parcourir au gré de son incomparable fantaisie. Idéalement, on la parcourra en poussant la touche Random du lecteur, histoire d’oublier l’éventuelle lassitude qui pourrait guetter au coin du feu.

 

Un disque : Baktruppen 1986-2008 (+3dB)

17.03.2010

Phill Niblock – Touch Strings

PhillNiblock–TouchStringsVidéaste, réalisateur, compositeur, les branches qui sous-tendent l’art de Phill Niblock reposent sur un tronc commun solidement implanté dans une indépendance farouche. Personnage majeur de la musique contemporaine, cela fait plus de vingt ans qu’en tant que directeur d’Experimental Intermedia, il offre des lieux de vie à des artistes d’avant-garde, en ses terres new-yorkaises comme en notre bonne vieille ville de Gand (Sassekaai 45, au nord de la ville). Pour ne rien gâcher, un double CD du musicien américain proposé par le passionnant label Touch vient ancrer l’artiste new-yorkais dans l’actualité discographique récente.

 

Habitant de la Grosse Pomme depuis plus de cinquante ans (à l’époque, il avait une vingtaine d’années), Niblock s’est tout d’abord formé une renommée en tant que cinéaste. Spécialisé dans la réalisation de films de jazz, au premier rang celui consacré à Sun Ra et de son Arkestra. Célèbre et célébré, son The Magic Sun de 1966 est un immense chef-d’œuvre, autant musical que visuel. Filmé en un noir et blanc onirique et sensuel en dépit de – ou plutôt grâce à – son abstraction überinspirée, l’œuvre évoque – et pas qu’un peu – la manière hypnotique des vidéos du label Raster-Noton, la chaleur humide en plus. Dans une telle mise en perspective, où l’on ne sait plus trop qui de la musique ou de l’image complète l’autre, certaines visions sont totalement inoubliables, tant la complémentarité des deux artistes est singulière d’envie vitale. Un exemple, parmi tant d’autres ? Quand les doigts de Ronnie Boykins, le contrebassiste du Sun Ra Arkesta, surgissent d’une obscurité tournée en négatif – à l’instar de tout le film, c’est tout un monde d’allégories férocement dynamiques qui s’ouvre à nous, auditeurs/spectateurs veinards de tant d’audace faconde informelle. Le DVD est toujours disponible sur le site du label américain Atavistic, faites-vous plaisir, c’est le moment, c’est l’instant.

 

Deux années plus tard, en 1968, Phill Niblock entamait ses premiers travaux musicaux. Sans aucune formation musicale, c’est en acteur/spectateur assidu de la scène de la Big Apple qu’il se lança dans l’aventure. Citant notamment les œuvres du grand Morton Feldman pour sources d’inspiration, l’artiste de la East Coast est toutefois parvenu à se forger – et rapidement – un vocabulaire propre. Fondé sur des structures généralement sombres et lentes jusqu’à la folie, le langage niblockien s’inscrit dans un cosmos atonal entre bourdonnements insondables et expérimentations métaphysiques. Multipliant les couches et les sous-couches pour ne plus former qu’un magma dont les textures se sont faites plus riches et complexes au fil des années, le son de Phill Niblock invite inévitablement au décloisonnement des fils, ceux qui relient les premières expériences d’un György Ligeti aux plus récents travaux d’un Jim O’Rourke tendance Long Night.

Toutefois, faudrait-il écrire évidemment, les drones élaborés du compositeur new-yorkais nécessitent une attention soutenue pour être appréciés à leur juste – et immense – mesure. Au-delà des premières impressions, qui promènent l’auditeur au sein d’un bloc de granit monochrome, les murmures inquiétants émis par les machines de Niblock impriment au fil des minutes une marque sourdement indélébile dans l’esprit de ses auditeurs.

Evidemment invité à partager les audaces stylistiques, c’est-à-dire à s’impliquer pavillons grands ouverts, le spectateur est avant tout acteur de la passion selon Saint-Phill. Là où une trop grande superficialité l’aurait forcé à quitter le chemin des ombres pour les mirages faussement lumineux de la musique commerciale, l’auditeur s’imprègne, lentement et imperceptiblement, des subtiles variations de la stratosphère relue par l’homme de New York.

 

La vision artistique de Phill Niblock ne se limite toutefois pas à l’utilisation exclusive des machines, fussent-elles de plus en plus complexes. A ses débuts de compositeur, à la fin des années soixante, la musique électronique n’avait pas encore atteint, loin s’en faut, la phase de démocratisation ultime que nous lui connaissons aujourd’hui. Certes, les travaux du BBC Radiophonic Workshop et des deux Pierre (Schaeffer et Henry) dataient déjà de plusieurs années, sans même parler des œuvres de Stockhausen, dont le fameux Gesang der Jünglinge avait déjà passé le cap des dix ans. A l’époque, les moyens employés par Niblock étaient somme toute modestes. Utilisant des bandes pour overdubber des enregistrements bruts d’instruments principalement classiques, l’artiste américain parvenait déjà à insuffler une unité stylistique qui ne s’est jamais démentie.

 

Aujourd’hui âgé de 76 ans, Phill Niblock demeure plus que jamais fidèle à ses principes sur le double album Touch Strings. Dans un premier temps, des instruments (à cordes, comme le nom du disque le prouve) sont enregistrés – les guitares et les basses de Susan Stenger et Robert Poss pour le premier volume Stosspeng, le violoncelle d’Arne Deforce sur Poure (une commande du Centre de Recherches et de Formation Musicales de Wallonie, basé à Liège) et l’Ensemble Nelly Boyd pour One Large Rose sur le second volet. Manipulés à l’aide d’une technologie plus avancée que les bandes de ses débuts, les sons organiques des instruments subissent un traitement ProTools d’une complexité étonnante qui leur donne une épaisseur moite absolument incroyable. Au-delà de toute fausse monotonie distraite, les drones étalonnés sous les doigts de Niblock impriment un rythme trouble et opaque. Jamais, et la multiplication des écoutes le confirme, la démarche n’exploite une quelconque fumisterie grotesque et inscrit son auteur, plus que jamais, au panthéon des mythes vivants de la musique électronique contemporaine. Vous en doutiez ?

 

Un disque : Phill Niblock Touch Strings (Touch)


The Magic Sun (Sun Ra filmed by Phil Niblock)

LittLe Boy | Clips vidéo MySpace

04.03.2010

Lene Grenager – Affinis Suite

LeneGrenager–AffinisSuiteAutre compositeur (il faudrait écrire compositrice dans son cas) en vue du pays des fjords, Lene Grenager (née en 1969) collabore depuis plus de dix ans avec l’Affinis Ensemble, à qui elle dédie cette Affinis Suite. A la lisière des musiques classiques et du jazz, la manière de Grenager s’inscrit dans les interstices dynamiques de ses géniaux compatriotes du Quatuor Lemur. Bien qu’il soit difficile de faire la part des choses entre la part écrite et les éléments improvisés des six mouvements, Affinis Suite séduit au-delà de toute tentative de chapellisation abusive. Epris du magnifique hautboïste Heinz Holliger, un des maîtres de l’instrument au siècle dernier, Duped for solo oboe étend son aura au-delà des œuvres remarquables d’un Luciano Berio. D’un esprit frondeur et espiègle, la musique de Lene Grenager évite – et c’est évidemment plus que bienvenu – l’écueil du dessèchement théorique. Emprunts d’une liberté totale de ton qui n’est pas sans rappeler un certain Steve Reich parachuté sur Rune Grammofon (Redolence for piano and marimba), certains aspects de son travail sonore impliquent un abandon total dans un hédonisme absolu qu’on n’attendait guère dans un secteur d’activités en telle marge des courants dominants.

 

Un disque : Lene Grenager – Affinis Suite (+3dB)

12.02.2010

R. S. Gjertsen – Grains

RSGjertsen-GrainsLa démarche du jeune compositeur Ruben Sverre Gjertsen – il est né en 1977 – s’inscrit dans une sphère contemporaine uniquement acoustique. Composé de cinq œuvres à l’aspect diversifié, Grains démontre l’étendue de la palette instrumentale des travaux du musicien norvégien. Musique de l’accident défragmenté, confrontation dynamique des transferts secrets entre contemporanéité désarçonnée et musique de chambre post-Giacinto Scelsi, la vision défendue par Gjersten déplace les repères mélodiques sous la tourmente moderne d’une vivifiante atonalité. Joué par trois solistes du prestigieux Ensemble Intercontemporain, Contradiction for violin, bass clarinet and horn constitue un merveilleux exemple de transparence dynamique. Tour à tour, les instruments se répandent en sarcasmes isolés, avant de laisser place à un discours amoureux tourmenté, qui héberge en son propre sein une violence contenue, au bord de l’implosion rythmique. La pièce pour violoncelle seul Fluente for cello, admirablement jouée par Friedrich Gauwerky), offre, elle, une porte d’entrée idéale, contrairement aux grincements abyssaux de Duo for viola and contrabass, d’une radicalité effrayante. Bien plus écoutable, la composition pour orchestre tReMbLiNg for 14 musicians évoque une collaboration entre Keiji Haino et l’ensemble berlinois zeitkratzer, tel qu’un Pierre Boulez en chef d’orchestre l’imaginerait revue et corrigée (et on adore). Ultime œuvre présentée, Grains for percussion, viola and harp n’est pas sans rappeler certains traits de génie d’Edgar Varèse, plus d’un demi-siècle après. Certes moins novatrice que ne le furent les compositions du Franco-américain en leur temps, la pièce inscrit ses gènes dans un continuum d’une affolante précision, où chaque note tombe à un instant tellement incontournable qu’on ne finit plus d’y revenir.

 

Un disque : R. S. Gjertsen – Grains (+3dB)

06.02.2010

Golden Serenades – Hammond Pops

goldenserenades-hammondpopsC’était voici un peu plus d’un an, au moment de boucler notre Top 10 2008. Tout juste arrivé, un disque surgi de nulle part – le label norvégien +3dB, dont c’était la première sortie – imposait l’évidence de son free improv’ noise, mâtiné d’une musique de chambre à la désarmante spontanéité. A peine écouté, cet aujourd’hui incontournable IIIIIII du quatuor Lemur nous imposait une seule obligation, et avec quel plaisir : scruter avec une attention soutenue l’actualité de l’officine d’Oslo, dont quatre récentes publications viennent souligner l’extrême urgence.

 

Vieille de dix années riches en éruptions sonores multiples, la carrière des Golden Serenades a pris un subit coup d’accélérateur médiatique en 2007. A la (dé)faveur d’une performance où ils ont détruit sur scène des guitares estimées à 5.000 dollars – gloups, ça fait cher le coup de sang, fût-il attendu – la presse de leur Norvège natale leur accorda une série d’articles sur fond de grosse polémique. Brocardé par une série d’hommes politiques de droite, voire d’extrême droite, comme une "horreur" ou un "gaspillage d’argent public", le concert – subventionné par les autorités locales – leur accorda toutefois une attention publique, à défaut d’être réellement artistique.

Deux années plus tard, la vision du trio John Hegre (électronique) – Jørgen Traeen (électronique) – Sigbjørn Apeland (orgue) demeure toujours sans la moindre concession. Parsemée de tempêtes noise qui voguent de Merzbow à John Zorn, l’unique plage démonte quarante minutes durant les fantômes bruitistes des plus extrêmes manipulateurs soniques de notre temps. Les cœurs légers et les pavillons défaits sont avertis de son extrême toxicité distordue.

 

Un disque : Golden Serenades – Hammond Pops (+3dB)

27.11.2009

Leyland Kirby – Sadly The Future Is No Longer What It Was

leylandkirby-sadlythefutureVéritable identité du mystérieux The Caretaker (alias V/Vm), auteur des remarquables A Stairway To The Stars et Persistent Repetition Of Phrases, Leyland Kirby quitte – enfin – la coquille de l’anonymat volontaire. Comparé au meilleur des musiques ambient, celles d’un William Basinski (quand il ne s’emmêle pas les bandes) et de Janek Schaefer, le musicien britannique installé à Berlin explore, toujours un peu plus loin, une veine néo-classique automnale. Pleinement mélancolique, et c’est peu dire, elle est déclinée en trois doubles vinyls vendus séparément en 450 exemplaires seulement (ou en un coffret de 3 CD), telles des armes absolues contre les frimas automnaux à venir.

 

Installé à Berlin dans le formidable quartier de Friedrichshain, là où les clubs les plus fameux (Berghain, Maria am Ostbahnhof) côtoient les vitrines architecturales du néo-classicisme socialiste (Frankfurter Tor, Karl-Marx Allee), Kirby nous invite à prendre le temps de la déambulation ralentie. Narrée en vingt titres d’une splendide beauté formelle, ne vous étonnez pas de voir des larmes garnir vos joues, l’histoire peut se conter en de multiples tableaux pluvieux et solitaires. Les privilégiés d’entre nous qui ont l’immense chance d’avoir un jour parcouru les rues depuis l’Oberbaumbrücke jusqu’au Volkspark Friedrichshain, un soir frisquet, savent de quoi il en retourne.

 

Avant d’aborder la musique de Kirby, prenez le sentier de Google, bifurcation Youtube. Un click de souris plus loin, vous vous plongez dans une vidéo en noir et blanc, elle est volontairement floue et humide. Tremblotant d’émotion, pris d’une subite envie de gagner les bords de la Spree, elle vous  emmène en promenade dans des rues du quartier habité par le compositeur. Au travers des gouttes et des tremblements, nous passons outre les cocktail-bars embourgeoisés de la Simon-Dach-Strasse. Traversant une histoire mouvementée, nous débouchons au pied des prestigieux – et socialistes – palais des travailleurs de la Frankfurter Allee, vitrines d’une époque heureusement révolue où le tovarich Joseph Staline imposait sa loi martiale et inhumaine à tout un demi-continent. Pris dans un flot ininterrompu de sentiments forts, nous pensons au présent, marqué au fer rouge des expériences du passé.

Construits à des rythmes de forçats proprement insoutenables (ils ont débouché sur la révolte des ouvriers écrasée dans le sang le 17 juin 1953), les – oui, très – beaux immeubles en style confiserie de l’avenue voient défiler le passant pressé, abrité de la pluie et du vent sous sa cape. C’était en 1989, un nouvel espoir tourné vers l’ouest s’offrait à lui, il avait pour nom liberté (et capitalisme, aussi).

Déjà, l’enthousiasme n’était pas partagé par tous. Irréductibles anti-conformistes, les squatteurs chassés de Kreuzberg avaient investi les lieux, occupant tout un côté de la tellement délabrée Mainzer Strasse. Partisans d’une utopie fraternelle où la vie en communauté s’affranchirait des règles bourgeoises de la propriété privée, ils rêvaient d’une autre existence, elle avait également de fortes odeurs d’opiacées qui rendent heureux. C’était au début 1990, les Trabant décoraient encore les rues de Berlin-Est de leur silhouette caractéristique, en attendant la prise de pouvoir des Golf et BMW. Quelques mois plus tard, le rêve était terminé. Lâchés par les sociaux-démocrates, les quelque 500 occupants – oh, pas que des enfants de chœur – sont expulsés manu militari par plus de 4000 policiers (oui, quatre mille). Bienvenue en Occident, History Always Favours The Winners.

 

A l’heure des souvenirs officiels célébrant le culte de la fin de la guerre froide et des régimes communistes bloqués dans leur préhistoire idéologique, les vingt ans de la chute du Mur de Berlin sont aussi, peut-être surtout, l’occasion de faire le point sur la somme des espoirs exprimés et des déceptions engrangées. Certes, regretter le temps des missiles soviétiques braqués sur nos pays serait de particulièrement mauvais aloi, mais qu’avons-nous réellement gagné au change ?

Pour rester dans la capitale allemande, des zones entières de totale liberté artistique et/ou philosophique laissent peu à peu la place à des projets de luxe pour jeunes couples aisés en manque de lofts top cools (accent de Prenzlauer Berg en option).

Heureusement, ça et là subsistent des îlots de contestation. Quelques-uns demeurent implantés et vivaces (l’immense Cassiopeia, Revaler Strasse à Friedrichshain est un Recyclart au centuple), d’autres très sérieusement en péril (le club reggae Yaam en bord de Spree doit bientôt dégager pour faire place à des projets plus rentables, lisez contributeurs d’impôts). D’autres, volontairement ou non, ont basculé du côté obscur de la force en se transformant en attraction pour touristes venus chercher la coolitude berlinoise (le Tacheles, Oranienburger Strasse à Mitte). Et que dire de la reconstruction annoncée du château des Hohenzollern (Berliner Stadtschloss), l’ex-résidence impériale à deux pas de l’Alexanderplatz, démoli dans les années qui ont suivi la guerre. Remplacé vingt ans plus tard par le Palais de la République est-allemande, avant que les pelleteuses n’aient raison de ce dernier l’an dernier, sa future présence témoigne d’une volonté de mettre en creux un pan de l’histoire sans doute pas assez rentable.

Témoignage, un de plus, d’un abandon des rêves en un matérialisme marchand, le retour de ce symbole de l’absolutisme bourgeois risque, si l’on n’y prend garde, de transformer les villes – et nos vies tout entières – en une funeste parodie consumériste plus proche de Disneyland que de Käthe Kollwitz, la géniale sculptrice dont les œuvres forment le décor de plus d’un lieu berlinois. Ces utopies passées enfouies dans un futur devenu présent, Leyland Kirby les met en musique, superbement dosée et, osons le terme, libertairement émotionnelle. Les fans des GAS, Murcof et autres Harold Budd savent ce qu’il leur reste à faire.

 

Un coffret / Trois doubles vinyls : Leyland Kirby – When We Parted My Heart Wanted To Die / Sadly The Future Is No Longer What It Was / Memories Live Longer Than Dreams (History Always Favours The Winners)

21.10.2009

Marc Behrens – Compilation Works 1996 - 2005

marcbehrens-compilationDisponible en téléchargement libre, avis aux aficionados fauchés de la noise ambient, le double album Compilation Works 1996-2005 retrace le parcours hautement agnostique du producteur allemand Marc Behrens. Première sortie sur le web autorisée par son auteur, les dix-neuf projets nous entraînent dans un - parfois - éprouvant voyage électronique, aux frontières malléables et translucides.

Entre réinterprétations d'artistes contemporains (John Hudak, TV Pow, Ilios et quelques autres) et retours sur ses propres compositions, la toute grande majorité des tracks présentées est - avant tout - pleinement conceptuelle. A l'instar du morceau initial, dédié - et oui - à la Coca-Cola Company, la matière sonore s'applique en transformer en instants audibles des éléments inaudibles, au sens premier du terme (la lumière, dans le cas présent, est convertie en sons, cela donne une splendide fluidité qui évoque les installations sonores de l’artiste français Denys Vinzant).

A l'évidence, la patience est de prime vertu quand on aborde l'abstraction behrensienne. Tantôt aux prises avec le non-événement, réfugiée entre silence et chaos, la vision développée par l'homme de Francfort ne laisse pas de poser des questions sur la notion même de matière musicale. Pleinement idiosyncrasique et bruitiste, son œuvre évolue très clairement dans les marges de la marge. Quelque part aux extrémités d'une planète peuplée de tous les Yasuano Tone et Gert-Jan Prins en devenir, l'ampleur de son regard distancié, voire intellectualisant et narcissique, demandera à l'auditeur - quoiqu'il en soit - un effort certain de compréhension, voire d'abandon de soi. A vous de juger, d'autant que son écoute n'allègera votre portefeuille du moindre centime.

 

Un disque : Marc Behrens Compilation Works 1996 - 2005 (Crónica)


Track 1 - Marc Behrens

Track 4 - Marc Behrens

15.10.2009

Gintas K – Lovely Banalities

GintasK-LovelyBanalitiesPorté sur les fonds baptismaux en 2003, le label portugais Crónica est véritablement issu de la rencontre entre les musiques électroniques et les cultures digitales. A l’instar des multiples installations et collaborations qui entrecroisent monde des arts plastiques, pratiques scéniques et univers musical, la maison de Porto s’inscrit dans une démarche souvent radicale, certes. Elle est toutefois, et plus souvent qu’à son tour, une immense bouffée d’oxygène libre dans un monde où les conformismes de tous les suiveurs ont bien trop souvent pignon sur rue.

 

Emanation du trio, aujourd’hui duo, @c, Crónica est issu de l’imaginaire fertile de deux de ses fondateurs Miguel Carvalhais et Pedro Tudela, avides de mettre sur pied ‘une plate-forme pour réaliser, distribuer et promouvoir leurs propres réalisations et celles d'autres activistes ayant les mêmes préoccupations esthétiques’ (interview parue dans la magazine MCD n°22, juin 2004). Entièrement fondé sur une vision numérisée de la musique qui tient cependant plus de la performance multimédia que de l’art de faire danser les foules, le catalogue de la maison lusitanienne s’est enrichi d’une quarantaine de titres, dont le fameux Happiness Will Befall de notre Australien préféré Lawrence English ou le plus ambient Hidden Name des excellents Stephan Mathieu et Janek Schaefer. Les trop rares spectateurs présents un soir de février au Netwerk d’Alost ont pu le vérifier, la très bonne réputation du label n’est pas un vain mot, comme en témoignent trois sortes récentes, dont le magnifique Lovely Banalities de Gintas K, notre recommandation absolue du moment.

 

Second effort de l'artiste sonore lituanien, les charmantes banalités succèdent au très bon double album Lengvai / 60 x One Minute Audio Colours Of 2 kHz Sound. Tout sauf... ban(c)al, composé de quatorze miniatures que l'auteur n'hésite pas à comparer aux Tableaux d'une Exposition du compositeur romantique russe Moussorgsky, l'oeuvre alterne moments de musique digitalisée et field recordings - le cours d'une rivière, la pluie - enregistrés à Marijampole, ville de résidence de notre homme.

Certains titres sont absolument remarquables de justesse harmonique et de précision dynamique. Ainsi, l'introductif In intègre en toute fantaisie une menace extra-terrestre bourdonnante éprise d'Andrei Tarvosky et de bruits épars, dont un drone obsédant bien que familier. Le second titre Q est tout aussi réussi. Evoquant la pulsation d'un téléphone qui sonne occupé revisité par les Boards of Canada, la track est traversée par un brouillard épars d'où l'on s'attend à voire surgir le commandant Spock aux manettes d'HAL 9000. Traversé, d'une manière plus globale, de ses sonorités banales - au sens le plus étymologique - du quotidien, Lovely Banalities n'est cependant pas qu'une exploration de plus des non-événements d'une vie sans relief. Puisé dans une inspiration jusque dans ses meilleures sources, l'essai emprunte autant à alva noto (Something In The Grass) qu'à Svarte Greiner ou Lawrence English (HH3), sans même parler des évidentes connections dépoussiérées avec la maison Editions Mego, (C2, Just 1). Vous l'aurez compris, nous sommes - très - très fans.

 

Un disque : Gintas K Lovely Banalities (Crónica)


Something In The Grass - Gintas K

C2 - Gintas K

13.09.2009

V/A – An Anthology of Chinese Experimental Music 1992 - 2008

chinesemusicImmense et diversifiée, la culture chinoise se déguste très largement au-delà des clichés habituellement véhiculés par des médias occidentalisés en mal d’exotisme. Vieille d’environ cinq mille années, ancrée dans une tradition qui juxtapose les différents cultes et philosophies (taoïsme, confucianisme, bouddhisme) en privilégiant l’harmonie à la compétition, elle s’est au fil des siècles inscrite dans une double évolution, interne et externe.

 

Tour à tour replié sur elle-même et ouvert sur le monde, l’Empire du Milieu – traduction littérale du mot 中国 (Zhong Guo, Chine) – n’a cessé d’osciller entre rejet et tolérance, rien qu’au cours du vingtième siècle écoulé. Telle une coquille fermée, il s’est cru plus fort que le dragon (symbole de puissance par excellence) en rejetant toute influence, à deux moments cruciaux de son histoire récente, la guerre des Boxers au tournant des 19è et 20è siècles et la période maoïste, principalement la révolution culturelle maoïste des années soixante, tant fantasmée par les intellectuels d’une certaine gauche soixante-huitarde en manque d’exotisme.

 

Trente années après les réformes économiques de Deng Xiaoping, homme fort du régime – il ne faut pas l’oublier – communiste (et tout ce que cela induit en termes de libertés publiques) de 1979 jusqu’à sa mort en 1997, l’intégration du géant asiatique à l’évolution du monde ne fait plus le moindre doute, en dépit de toutes les contraintes économiques et restrictions politiques d’usage que cet article n’oublie pas, tout en se focalisant sur l’étonnant foisonnement artistique de l’underground local.

 

Il n’est donc guère étonnant que les musiques électroniques aient été à l’avant-plan, si ce n’est l’avant-garde, de l’art chinois contemporain. Quoi de plus international, en effet, que les synthétiseurs, ordinateurs et autres laptops, instruments digitalisés dont la maîtrise artistique dépasse toutes les chapelles culturelles pour se fondre en une immense alliance planétaire, de Berlin à Tokyo, en passant par Sydney, Damas ou (évidemment) Pékin.

 

Remarquablement présenté et documenté (selon les bonnes habitudes du label bruxellois Sub Rosa), le coffret An Anthology of Chinese Experimental Music nous convie à découvrir les musiques d’avant-garde de la scène chinoise, au sens le plus large du terme. Tout en intégrant, évidemment, des artistes de la Chine continentale (Pékin, Shanghai, Hangzhou…), il étend sa vision aux producteurs d’outre les frontières de la République Populaire. De Taiwan à Singapour et de Hong Kong à la Malaisie, voire Berlin (!) c’est toute une génération d’électroniciens farouchement indépendantes et étonnamment créatifs qui nous tend les bras.

 

Mise sur pied par le pionnier hong kongais Dickson Dee aka Li Chin Sung à l’invitation du label manager Guy-Marc Hinant et complétée de deux livrets (les biographies des artistes et une introduction à l’histoire des musiques expérimentales en Chine), l’anthologie accorde toute la place, indispensable et méritée, aux pionniers du genre, notamment les essentiels Dajuin Yao et Yan Jun, sans doute déjà connus des lecteurs du Wire et des partisans les plus acharnés de toutes les musiques électroniques peu ou prou dansantes de la planète.

 

Raisons de lisibilité aidant, il nous est impossible d’entrer dans le détail des quarante-huit (!) artistes présentés. Néanmoins, nous tenterons d’explorer, disque par disque, les éléments les plus pertinents de la compilation, d’une variété stylistique bien plus grande qu’il n’y semble au premier regard.

 

Du premier des quatre CD, le nom déjà évoqué de Li Chin Sung retient merveilleusement l’attention, grâce aux dix extraordinaires minutes de son Somewhere, remplies de craquements industriels noyés dans un fascinant brouillard liquéfié. Ca date de 1994 et ça n’a pas pris une ride. Plus loin, la lenteur bestiale de Zenlu nous ouvre les portes d’un inquiétant voyage interstellaire (Zen), le monde hypnotique de Cheewei rappelle l’élégance de GAS et de Murcof (Evening Has Arrived), tandis que le bruitisme maléfique de Goh Lee Kwang nous plonge dans un trou noir aux allures morbides et infinies (Frong Spraying). Avant une très belle conclusion cosmique, signée du maître Dajuin Yao himself (Psycho Realm).

 

Le second disque débute par une cavalcade en breakbeat faussement dansante, tempi saccadés et ligne vocale étonnamment moyen-orientale. Total respect, totale réussite (Crawing State de Sun Dawei). Elle contraste avec la lenteur extrême de l’ambient du duo WFDD (Wang Fan + Dickson Dee) qui, tel un signal capté du fin fond de l’univers, nous renvoie à la place ridiculement modeste que nous occupons dans la galaxie (Sin). D’autres instants évoquent l’éternel retour de la musique industrielle, le cas échéant revue par Prurient (061020 de Stingrays), alors que le para_dot de Dennis Wong (aka Wong Chung Fai) rappelle l’influence majeure d’un alva noto et de son label Raster-Noton.

 

Placé en tête de la troisième plaque du lot, le très noise hardcore Fugutive du trio Torturing Nurse se mue en chambre d’écho de son Shanghai natal. Il contraste très fortement avec le faux calme précaire du Zero de Wang Fan, telle une sourde menace planant sur sa ville de Pékin. On ne s’y attendait guère, le souvenir du Shanghai glamour des années 30 imprègne le début de j gmc de Hong Qile, hélas noyé dans une masse bruitiste informe sans personnalité. L’humour est de la partie, par contre, sur une étonnante folk song, délirante et volontairement(?) mal troussée, qu’on verrait bien sur le label Paw Tracks (422189 de Z.S.L.O.)

 

L’ultime acte du coffret s’ouvre sur des secondes quasi-bartokiennes, magnifiques et suspendues à un fil au BBC Radiophonic Workshop (Through The Tide of Faces de Wang Changchun). Cette sérénité élégiaque fait place à une cavalcade bruyante qui risque d’effrayer jusqu’à Blixa Bargeld (A Dark Knife de D!O!D!O!D!) qui, elle-même, contraste à pas de loup avec le très cinématique It’s More Than Enough de Yan Jun, où un vieux téléphone fatigué ne cesse de sonner en arrière-plan d’un dialogue de film… russe (et oui). Vous l’aurez deviné, Bird Lady de Pei (aka Liu Pei-Wen) repose sur des field recordings de chants d’oiseaux (et d’un vieux pont vermoulu) et c’est mille fois moins passionnant que le morceau sans titre d’Eric Lin aka Lin Chi-Wei, empreint de l’héritage d’un Luciano Berio atterri au beau milieu d’un jardin d’enfants amoureux des chats. A l’image d’un projet fou où les surprises foisonnent et les découvertes pleuvent. De bonheur.

 

Un disque : V/A – An Anthology of Chinese Experimental Music 1992 - 2008 (Sub Rosa)


Evening Has Arrived - Cheewei

Para_dot - Dennis Wong AKA Wong Chung-Fai

422189 - Z.S.L.O.

25.06.2009

Lawrence English – A Colour For Autumn

lawrenceenglish-acolourforautumnAdieu embruns, au revoir brouillard, bonjour l’automne, telle pourrait être la devise de A Colour For Autumn, dernière œuvre en date de Lawrence English. Second numéro d’une série inscrite dans le passage des saisons, le disque fait écho à la collaboration entre le producteur australien et le musicien concret espagnol Francisco López (HB), défendue avec enthousiasme en ces pages et, bien plus encore, à For Varying Degrees Of Winter, deux sorties du label français Baskaru.

Pour bien appréhender la chaleur qui se dégage des sept plages de l’album, l’australité d’English est un pré-requis indispensable. Là où en nos terres nordiques, la saison des feuilles mortes évoque engourdissement et hibernation, en l’hémisphère sud de son auteur, elle est synonyme de renouveau et de renaissance. Même quand elle mêle le bruit du mistral enregistré dans  la basilique Notre-Dame de la Garde à Marseille (Droplet), une cordialité manifeste relie les divers éléments de l’album. Entre la voix de Dean Roberts sur le morceau d’ouverture et les clusters électroniques de Christian Fennesz sur les lenteurs exquises de The Surface Of Everything, les variations sur le même thème – devinez lequel – du patron de Room40 (en exil sur 12K) combleront les heureux modernes qui prennent le temps de s’en donner.

 

Un disque : Lawrence English – A Colour For Autumn (12K)


Droplet - Lawrence English

The Surface of Everything - Lawrence English