27/05/2010

Eleh – Location Momentum

Eleh_Location_Momentum_Mystère insoluble en dépit de onze sorties – toutes en vinyle – sur les labels Important et Taiga en moins de quatre années, le mystère Eleh inscrit depuis 1999 sa démarche en une exploration de synthétiseurs analogiques, plus précisément les oscillations à basse fréquence et les phénomènes de résonance acoustique. Terriblement impressionnants, tels des vertiges cosmiques nichés dans les trous noirs de la stratosphère, les drones de l’énigmatique artiste – quid de sa nationalité, de son identité ou de son sexe ? – vibrent au creux de nos pavillons tel un magma ralenti sur un faux plat volcanique.

Première œuvre elehienne à être proposée au format CD, Location Momentum trouve en la maison Touch le cadre naturel de son introspection, que d’aucuns – nous n’en faisons pas partie – jugeront dogmatique. Bourdonnantes, quelquefois enivrantes d’une beauté surnaturelle qui vénèrerait des cloches d’église passée à la moulinette de Phill Niblock (le morceau d’ouverture Heleneleh vers les 16’), ses sculptures sonores – plongées dans les tourments nuageux du bas du spectre – impriment au fil du temps un tapis obscur dont les fils finissent par nous embaumer. D’une longueur extrêmement variable – entre deux et vingt minutes, chaque track possède une particularité physique qui rend l’écoute de l’album tout sauf monotone – à l’instar de The Invisible City, dernier opus en date de BJ Nilsen. Ainsi, la troisième étape Circle One : Summer Transcience transvase en deux couches hyper-distinctes (et distinguées) un sifflement continu superposé à une sourde menace noiraude – en proie à des pulsations cardiaques accélérées jusqu’au bord de l’apoplexie. Etalée sur plus de dix minutes, l’expérience s’achève sur un faux calme oppressant, telle une vision post-apocalyptique en rouleau compresseur.

 

Un disque : Eleh Location Momentum (Touch)

23/05/2010

Michael Fakesch – Exchange

Michael-Fakesch-ExchangeMembre de Funkstörung jusqu’au split du duo allemand en 2006, Michael Fakesch se livre à l’exercice périlleux du remix – sur lequel il redonne vie à son propre label Musik aus Strom.

Très à son aise dans d’excitantes relectures qui bougent les fesses (Scattfolding, Shadowhuntaz, Raz Ohara ou Hecq), le producteur teuton s’emmêle les pinceaux dans sa révision de Bomb The Bass, où la présence de Paul Conboy en featuring donne des allures pédantes à un pseudo-Thom Yorke se touchant le mou sur des montagnes russes dub house. Amoureux de funk – à l’excès, Fakesch convie à sa table de mixage un formidable (ou agaçant, c’est selon) imitateur de l’artiste anciennement connu sous le nom de Prince. Hélas, l’obsession se transforme vite en affliction (Taprikk Sweezee en guest star chez Towa Tei, Kidkanevil et Herbert) et ce n’est pas la révision classieuse de l’essentiel Gloomy Planets de The Notwist qui nous fera changer d’avis.

 

Un disque : Michael Fakesch Exchange (Musik aus Strom)

28/04/2010

The Album Leaf – A Chorus Of Storytellers

The Album Leaf – A Chorus Of StorytellersToujours autant éprises du A Safe Place de 2004, les pages de ce blog guettent à chaque instant les news en provenance de San Diego, California, patrie de The Album Leaf . Nous ne sommes pas les seuls. Familière aux oreilles des fans d’une Islande électronica aux vaporeux contours (Sigur Ros, múm), la musique de Jimmy LaValle étire toujours, six années plus tard, le spleen paradoxalement réconfortant de ses ritournelles. Au départ de variations post rock qui évoquent les sensations accalmées des Gregor Samsa sur leur fantastique Rest, le Californien peine toutefois à capter l’essentiel. Braqué sur l’accessoire – une recherche désespérée d’une joliesse sonore en recherche de consistance, le disque vogue le long de ses onze titres sur une mer aux trop rares ondulations (en dépit de la très jolie tenue mélodique pop de Falling From The Sun¸chanté avec une élégante retenue). Telle une traversée ordinaire de flots huileux sans trop d’âme, le fil nautique entre le Golden State et Reykjavik manque de tension pour que ses funambules ne s’y tiennent droit. Trop rares exceptions, le splendide et très à-propos nommé Within Dreams emmène les plus essentiels Nico Muhly et Peter Broderick sur un lit de cordes subtilement dosées et c’est à regret que nous abandonnons le navire à la vue des premiers icebergs.

 

Un disque : The Album Leaf A Chorus Of Storytellers (Sub Pop)

22/04/2010

Chihei Hatakeyama – Ghostly Garden

chiheihatakeyama-ghostlygardenElectronicien japonais dont nous avons déjà apprécié la subtilité des tons clairs sur l’excellent Hau du duo Opitope qu’il forme avec Date Tomoyoshi – mais aussi en solo sur Kranky, Chihei Hatakeyama nous revient en solo sur la maison luxembourgeoise Own Records, pourtant davantage orientée vers une certaine indie pop americana – à l’instar de l’excellent Gathered Tones des Trouble Books, sur lequel nous reviendrons prochaînement. Très sereine et entre deux eaux calmes, l’approche métaphysique du producteur nippon intègre une série d’éléments premiers pour mieux les malaxer et les rendre méconnaissables. Véritable maître de la déconstruction sonore passée au crible d’une galaxie limpide où trônent les œuvres de Lawrence English, Christopher Bissonnette et DJ Olive, Hatakeyama déploie ses drones filandreux au sein d’une soierie émergeant d’un filet de brume rafraichissant. Finalement très en phase avec lui-même, il nous propose sans doute le plus accessible de ses travaux et vous auriez bien tort de ne pas vous noyer dans les profondeurs de sa non-métamorphose.

 

Un disque : Chihei Hatakeyama Ghostly Garden (Own Records)

Tosca – Pony No Hassle Versions

tosca-ponyRelecture d’un No Hassle qui nous avait passablement laissé indifférent en son temps, c’était il y a une éternité dans le calendrier de la hype – soit quelques mois, Pony No Hassle Versions est bien (mal ?) parti dans l’imitation de son modèle originel. Ambiances downtempo pour chaudasses lounge repeintes à grands coups de make up, voix d’hôtesses du Thalys qui se veulent sexy ou douteux trip reggae trip hop (gloups, mon général), les choix du duo Tosca laissent pantois. D’une vacuité réchauffée au biffeton qu’on claque à une demi-pute pour soulager ses malheurs à fond de gorgées de mousseux Lidl, l’infâme objet est à déconseiller de la plus extrême des manières.

 

Un disque : Tosca Pony No Hassle Versions (G-Stone Recordings)

17/03/2010

Phill Niblock – Touch Strings

PhillNiblock–TouchStringsVidéaste, réalisateur, compositeur, les branches qui sous-tendent l’art de Phill Niblock reposent sur un tronc commun solidement implanté dans une indépendance farouche. Personnage majeur de la musique contemporaine, cela fait plus de vingt ans qu’en tant que directeur d’Experimental Intermedia, il offre des lieux de vie à des artistes d’avant-garde, en ses terres new-yorkaises comme en notre bonne vieille ville de Gand (Sassekaai 45, au nord de la ville). Pour ne rien gâcher, un double CD du musicien américain proposé par le passionnant label Touch vient ancrer l’artiste new-yorkais dans l’actualité discographique récente.

 

Habitant de la Grosse Pomme depuis plus de cinquante ans (à l’époque, il avait une vingtaine d’années), Niblock s’est tout d’abord formé une renommée en tant que cinéaste. Spécialisé dans la réalisation de films de jazz, au premier rang celui consacré à Sun Ra et de son Arkestra. Célèbre et célébré, son The Magic Sun de 1966 est un immense chef-d’œuvre, autant musical que visuel. Filmé en un noir et blanc onirique et sensuel en dépit de – ou plutôt grâce à – son abstraction überinspirée, l’œuvre évoque – et pas qu’un peu – la manière hypnotique des vidéos du label Raster-Noton, la chaleur humide en plus. Dans une telle mise en perspective, où l’on ne sait plus trop qui de la musique ou de l’image complète l’autre, certaines visions sont totalement inoubliables, tant la complémentarité des deux artistes est singulière d’envie vitale. Un exemple, parmi tant d’autres ? Quand les doigts de Ronnie Boykins, le contrebassiste du Sun Ra Arkesta, surgissent d’une obscurité tournée en négatif – à l’instar de tout le film, c’est tout un monde d’allégories férocement dynamiques qui s’ouvre à nous, auditeurs/spectateurs veinards de tant d’audace faconde informelle. Le DVD est toujours disponible sur le site du label américain Atavistic, faites-vous plaisir, c’est le moment, c’est l’instant.

 

Deux années plus tard, en 1968, Phill Niblock entamait ses premiers travaux musicaux. Sans aucune formation musicale, c’est en acteur/spectateur assidu de la scène de la Big Apple qu’il se lança dans l’aventure. Citant notamment les œuvres du grand Morton Feldman pour sources d’inspiration, l’artiste de la East Coast est toutefois parvenu à se forger – et rapidement – un vocabulaire propre. Fondé sur des structures généralement sombres et lentes jusqu’à la folie, le langage niblockien s’inscrit dans un cosmos atonal entre bourdonnements insondables et expérimentations métaphysiques. Multipliant les couches et les sous-couches pour ne plus former qu’un magma dont les textures se sont faites plus riches et complexes au fil des années, le son de Phill Niblock invite inévitablement au décloisonnement des fils, ceux qui relient les premières expériences d’un György Ligeti aux plus récents travaux d’un Jim O’Rourke tendance Long Night.

Toutefois, faudrait-il écrire évidemment, les drones élaborés du compositeur new-yorkais nécessitent une attention soutenue pour être appréciés à leur juste – et immense – mesure. Au-delà des premières impressions, qui promènent l’auditeur au sein d’un bloc de granit monochrome, les murmures inquiétants émis par les machines de Niblock impriment au fil des minutes une marque sourdement indélébile dans l’esprit de ses auditeurs.

Evidemment invité à partager les audaces stylistiques, c’est-à-dire à s’impliquer pavillons grands ouverts, le spectateur est avant tout acteur de la passion selon Saint-Phill. Là où une trop grande superficialité l’aurait forcé à quitter le chemin des ombres pour les mirages faussement lumineux de la musique commerciale, l’auditeur s’imprègne, lentement et imperceptiblement, des subtiles variations de la stratosphère relue par l’homme de New York.

 

La vision artistique de Phill Niblock ne se limite toutefois pas à l’utilisation exclusive des machines, fussent-elles de plus en plus complexes. A ses débuts de compositeur, à la fin des années soixante, la musique électronique n’avait pas encore atteint, loin s’en faut, la phase de démocratisation ultime que nous lui connaissons aujourd’hui. Certes, les travaux du BBC Radiophonic Workshop et des deux Pierre (Schaeffer et Henry) dataient déjà de plusieurs années, sans même parler des œuvres de Stockhausen, dont le fameux Gesang der Jünglinge avait déjà passé le cap des dix ans. A l’époque, les moyens employés par Niblock étaient somme toute modestes. Utilisant des bandes pour overdubber des enregistrements bruts d’instruments principalement classiques, l’artiste américain parvenait déjà à insuffler une unité stylistique qui ne s’est jamais démentie.

 

Aujourd’hui âgé de 76 ans, Phill Niblock demeure plus que jamais fidèle à ses principes sur le double album Touch Strings. Dans un premier temps, des instruments (à cordes, comme le nom du disque le prouve) sont enregistrés – les guitares et les basses de Susan Stenger et Robert Poss pour le premier volume Stosspeng, le violoncelle d’Arne Deforce sur Poure (une commande du Centre de Recherches et de Formation Musicales de Wallonie, basé à Liège) et l’Ensemble Nelly Boyd pour One Large Rose sur le second volet. Manipulés à l’aide d’une technologie plus avancée que les bandes de ses débuts, les sons organiques des instruments subissent un traitement ProTools d’une complexité étonnante qui leur donne une épaisseur moite absolument incroyable. Au-delà de toute fausse monotonie distraite, les drones étalonnés sous les doigts de Niblock impriment un rythme trouble et opaque. Jamais, et la multiplication des écoutes le confirme, la démarche n’exploite une quelconque fumisterie grotesque et inscrit son auteur, plus que jamais, au panthéon des mythes vivants de la musique électronique contemporaine. Vous en doutiez ?

 

Un disque : Phill Niblock Touch Strings (Touch)


The Magic Sun (Sun Ra filmed by Phil Niblock)

LittLe Boy | Clips vidéo MySpace

12/03/2010

Oren Ambarchi – Intermission 2000 - 2008

OrenAmbarchi-Intermission2000-2008La liste des collaborateurs d’Oren Ambarchi au fil des ans prend des allures de best of des musiques électroniques et/ou expérimentales, tendance grands maîtres. Entendu aux côtés de Jim O’Rourke, Christian Fennesz, Phill Niblock, Keiji Haino ou SunnO))) – il était de la partie sur l’incroyable Monoliths & Dimensions, le guitariste australien a depuis longtemps atteint le stade d’expert dans la manipulation numérisée des sons de sa six-cordes, quitte à rester hermétique auprès du plus grand nombre. Introduction idéale à son univers, le présent disque Intermission 2000 - 2008 pourrait bien changer la donne.

Compilation de performances de concert, de raretés et de faces B, la plaque démonte en cinq titres les diverses facettes du talent du producteur aussie. Le premier morceau Intimidator est une vraie machine infernale. Bâties autour d’un drone sourd et lentissimo échappé du piano préparé de son compatriote Anthony Pateras, ses quelque douze minutes rendraient fou le moindre moine bouddhiste en pleine crise existentialiste. L’influence orientale se fait encore plus marquée sur Iron Waves (un remix du Parasail de Paul Duncan), aux impressionnants échos de cloches et de cymbales surgis d’un néant obscurci par le traitement ravagé d’une guitare vrombissante. Déjà publié sur Touch (la compilation du 25è anniversaire), Moving Violation offre une pause balançant entre repos et malaise, alors que le numéro suivant The Strouhal Number ignore remarquablement le second volet du paradigme pour se plonger entièrement dans le premier. Bien plus secouée – au sens Harold Budd du terme, la conclusion A Final Kiss On Poisoned Cheeks vibre d’un être qui ne se pose plus la question du néant, tant ses torpeurs éclatées finissent par l’emporter dans ses cavités les plus férocement subliminales.

 

Un disque : Oren Ambarchi Intermission 2000 - 2008 (Touch)

09/03/2010

Small Color – In Light

smallcolor-inlightDes chansonnettes nipponnes folktronica qui embrassent à défaut d’étonner. La suite sur le Grisli.

 

Un disque : Small Color In Light (12K)

02/03/2010

Danton Eeprom – Yes Is More

Danton-Eeprom-Yes-is-MoreQuand il est affaire de chiffres (un peu)… et de cœur (beaucoup). En 2009 (ou en 2010, 2011…) la French Touch 2.0 trace plus que jamais sa voie, tracée à coups de sillons dansants classieux et de mélodies pop aux mille trouvailles. A l’autopsie de Yes Is More, premier effort longue durée de l’hexagonal Danton Eeprom, le genre ne cesse de confirmer ses nuances spongieuses. Intégrant l’héritage universalisant d’une floppée de stars de la dance music, d’Ellen Allien à Simian Mobile Disco en passant par Sébastien Tellier – façon Sexuality – et, qui d’autre ? – les essentiels Poni Hoax, le producteur marseillais s’invite d’emblée à ta table (de mixage) des tout grands. Adepte de sonorités old skool, sa démarche ne regarde toutefois nullement dans le rétro – ou alors, c’est pour exorciser un passé glorieux où la house faisait de l’œil à la dance pop.

Embrigadé dans des ambiances sexy glam, limite porno chic, où tout beat grossier est banni, le disque était pourtant attendu au tournant. Successeur d’une série d’EPs remarqué jusqu’au grand Ivan Smagghe himself – il avait qualifié son Confessions Of An English Opium Eater de morceau de la décennie, ça en jette coco, la plaque s’écoute à merveille dans divers environnements sonores. Qu’on la passe dans une after où l’envie de se bouger les fesses n’a pas faibli ou qu’on l’écoute tranquillos dans son living room customisé, les ambiances chaudement fébriles qui la traversent demeurent pour longtemps dans la tête et les guibolles. Présente chacune sur un titre, la troublante Chloé et la craquante Erika ‘Au Revoir Simone’ Forster ne s’y sont pas trompées.

 

Un disque : Danton Eeprom – Yes Is More (Fondation / InFiné)

17/02/2010

Aufgang – s/t

aufgang2Chaque jour davantage lisible, l’échange entre  les musiques classiques et électroniques ne cesse de gagner du terrain. En songeant à de récentes épopées discographiques (ReComposed de Carl Craig & Moritz von Oswald, The Versailles Sessions de Murcof), la très grande réussite est au rendez-vous, quitte à laisser les ayatollahs de chaque bord à l’orée du bois. Issus, eux aussi, du milieu classique (ils ont étudié le piano à la très prestigieuse Julliard School), Rami Khalifé et Francesco Tristano ont fait leurs armes, c’était au Sonar Festival 2005, aux côtés de l’immense Jeff Mills. Rejoints par le batteur Aymeric Westrich (Cassius), ils avaient repris le fantastique track The Bells du producteur américain, point d’ancrage d’un projet qu’ils dénommeraient Aufgang.

Traversé d’un esprit libre, le disque décline la virtuosité contemporaine de ses notes de piano au gré des fantaisies électroniques. Traversée d’un esprit jazz prégnant sur certains titres (Channel 7, Good Generation) et davantage moderniste sur d’autres (Channel 8), l’entreprise joue à saute-moutons au-delà des siècles. Picorant son inspiration chez Bach – rappel évident de la fréquentation de haut vol de Tristano pour l’œuvre du monstre sacré Johann Sebastian (Barock) – comme chez… Sébastien Tellier (Sonar), le trio peut également s’inscrire dans une exquise langueur (Prélude Du Passé). Seul hic par instants, les ajouts électroniques dénaturent plus qu’ils n’enrichissent des morceaux joués de divine manière.

 

Un disque : Aufgang – s/t (InFiné)

Aufgang from discograph on Vimeo.