23/04/2009

Mikhail – Morphica (II)

MikhailBushHallDu seul point de vue de l’esthétique visuelle (la suite de cet article abordera bien sûr le côté musical), la nouvelle sortie de l’artiste grec dépasse – et de loin – le niveau lambda des trop nombreux disques aux illustrations sans âme ni saveur. Illustré de quinze cartes – il ne vous reste plus qu’à acheter les cadres qui vont avec, dimensions 15 x 10,5 cm – le coffret offre d’étonnantes découvertes graphiques. Nous en avons retenu plus particulièrement les mystères obscurs du Pakistanais Farina Alam, le manga crayonné de Stephen Wilson, l’arrêt sur images de Paul Gittins, ainsi que l’autoportrait de Karikis, entre comique et vampirisme, en couverture de l’objet. Pour couronner, le tout, un livret de huit pages en anglais, introduit par le patron du label Sub Rosa Guy-Marc Hinant, détaille les tenants et les aboutissants de l’œuvre, complexes d’un premier regard et paradoxalement accessibles lorsqu’on y jette un œil de plus près.

 

Paru en 2007 sur le même label bruxellois, le très recommandé Orphica était la première œuvre en solitaire du musicien grec. Acclamé par une partie bien trop ténue de la critique spécialisée, qui l’avait remarqué deux ans plus tôt sur la compilation Army Of Me de Björk, Mikhail déclinait les grands thèmes de sa musicalité contemporaine, entre pop expérimentale ET romantique (ce n’est pas si fréquent), chants sacrés orthodoxes (les racines grecques, toujours) et instruments de l’époque baroque (clavecin, harpe, chœurs) mêlés à l’electronica de notre temps. En cousin stylistique de l’excellent Murcof, maître absolu de la confrontation entre passé et futur – écoutez ses Versailles Sessions, vous serez instantanément convaincu – il envoûtait de sa voit haut perchée les spectres supranaturels de ses chants (bien plus que chansons), aux frontières de la mystique et de la cosmologie, sans pour autant verser dans un onirisme de pacotille ésotérique.

 

A suivre

19/04/2009

Mikhail – Morphica (I)

Mikhail_bySinisaSavicML’histoire de Mikhail Karikis débute dans le port de Thessalonique, un jour de 1975. Des années plus tard, formation classique incluse, le musicien grec émigré à Londres, capitale mondiale de tous les excès soniques et visuels, les deux éléments étant intimement liés dans l’œuvre éprise de liberté du compositeur hellénique.

 

Puisant son inspiration dans une multitude de sources, des rituels de reproduction des insectes aux mouvements des galaxies en passant par les interférences des téléphones portables – le spectre est large, vous le devinez – Karikis n’exclut aucun à priori dans sa démarche stylistique. Fasciné notamment par le groove de la rythmique des ondes GSM dans les haut-parleurs, la faconde musicale du producteur aujourd’hui trentenaire participe pleinement d’un mouvement qui fait la part belle à l’accident, tout en dépassant largement les limites paresseuses de la pure confrontation hasardeuse.

 

Auteur d’une thèse de doctorat au résultat intitulé Silence of the Self, Karikis analysait les rapports entre la voix et le son, c’était pour mieux explorer le moi au sein d’un livre audio de 440 minutes (!), complété d’un livre de textes illustrés, deux CD audio et un DVD abritant quatre courts-métrages. Quelques années plus tard, celle où vous lisez ces présentes lignes, l’intention manifeste de mêler le visuel au sonore est plus que jamais d’actualité, en témoigne le coffret Morphica, édité par l’intransigeant label belge Sub Rosa.

 

A suivre

 

Photo: Sinisa Savic

01/04/2009

Erik Friedlander – Block Ice & Propane

erikfriedlander-blockiceDans l’univers très formaté de la musique, adepte de classements tout faits et d’étiquettes indécollables, le présent disque d’Erik Friedlander sonne tel un rappel de nos cloisonnements mentaux, si prompts à refuser les rapprochements esthétiques inattendus alors que leur simple écoute dégage des saveurs inoubliables et éternelles. Au croisement de l’expérimentation et de l’americana, le violoncelliste et compositeur américain dévoile une maîtrise de l’instrument, superbe dans le fingerpicking comme dans les glissandi, évadée dans les espaces infinis d’un Midwest fantasmé. De la première technique, Friedlander retient une entêtante parabole sur cinq lentes notes (Dream Song), de la seconde manière, il décoche une cavalcade country virevoltante et virtuose de bonheur (Airstream Envy). Surtout, et là se situe l’essentiel, le jeu du poète sonore new-yorkais est mis complètement au service de ses compositions, prenantes et novatrices tout en demeurant parfaitement accessibles, telle la bande-son parfaite d’un western avec Will Oldham en guest star (le tournoyant morceau-titre, Yakima). L’homme peut toutefois se faire plus radical, presque bruitiste (A Thousand Unpieced Suns) car il n’oublie pas ses liens étroits avec le grand John Zorn, tout comme il peut déposer la virulence au pied de son tabouret, en équilibre stable entre atmosphères intimes et mélodies espacées.

 

Un disque : Erik Friedlander Block Ice & Propane (Skipstone Records)

31/03/2009

Symbiosis Orchestra – Live Journeys

symbiosisorchestra-livejourneysProjet du Transalpin Andrea Gabriele, le Symbiosis Orchestra nous offre en onze tableaux d’une finesse électro-acoustique remarquable un panorama de ses contributions en concert. Enregistrés lors de divers festivals de la péninsule (Pescara, Naples, Florence, Gallarate), les morceaux varient les atmosphères, passant d’une vision secrète de la tranquillité à une inquiétude lunaire, notamment grâce à de tranchants changements de line up, du trio au quintet. Retiennent notamment l’attention les compositions soutenues par la voix enchanteresse, bien qu’au bord de la folie, de la vocaliste anglaise Iris Garrelfs, dont un disque solo était déjà paru sur BiP_Hop en 2005. Quatre très grands moments musicaux! D’autres étapes-clés parcourent une séance de percussions dynamiques, fécondes dans leur interactivité tribale soutenue sur des motifs electronica angoissants et d’une manière globale, le travail informatisé d’un Robin Rimbaud – le fameux Scanner, c’est lui – et de ses comparses italiens tient du miracle fréquent, sinon permanent.

 

Un disque : Symbiosis Orchestra Live Journeys (Baskaru)

Live at Peam2005, Ecoteca, Pescara - Symbiosis Orchestra

Live at FABBRICAEUROPA, Florence 1 - Symbiosis Orchestra

KTL – IV

ktl-ivLe nom l’indique, IV est la quatrième collaboration des essentiels Peter Rehberg (synthés, laptop) et Stephen O’Malley (guitare) sous le nom de KTL (acronyme de Kindertotenlieder, pour rappel). La comparaison avec les trois précédents numéros est toutefois de peu d’utilité, tant la verve ambient doom metal du patron des Editions Mego et du guitariste de Sunno))) s’épanche en de multiples fracas orageux d’une violence aussi insoutenable qu’elle est balafrée de retenue métaphysique. Produit par l’incontournable Jim O’Rourke – depuis son tentaculaire double album Long Night réédité l’an dernier dix-huit années après sa sortie initiale, il n’a plus rien à prouver dans les drones, et il le montre magnifiquement – le disque est également le premier de la série à ne pas servir de support à une représentation théâtrale ou cinématographique, cela n’enlève rien à sa force ni à sa percussion mentale. Peuplé de spectres morbides le long de ses soixante minutes, l’œuvre des deux traceurs de douleur extatique est en outre renforcée par la présences à la batterie d’Atsuo (du groupe nippon Boris), dont le jeu ferme, puissant et mesuré amplifie encore un peu plus les atmosphères de forêts engluées dans une nuit sans fin (Paratrooper) ou d’aliens aux messages codés subliminaux (Natural Trouble). Prie pour ton salut avant qu’il ne soit vraiment trop tard, pauvre terrien.

 

Un disque : KTLIV (Editions Mego)

27/03/2009

Strotter Inst. – Minenhund

strotterinst-minenhundAlias du musicien Suisse Christoph Hess (Sum Of R, Herpes Ö DeLuxe), Strotter Inst. héberge sous sa mystérieuse dénomination un véritable as du turntablism, qu’on adorerait observer dans une soirée dédiée à ce genre tellement étonnant. Aux côtés des Giuseppe Ielasi et Philip Jeck, la présence du citoyen helvète sur son compatriote de label Hinterzimmer (en coprod avec la maison de Baltimore Public Guilt) affirme un talent qui ne concède rien au génie de ses deux collègues italo-britannique. La quincaillerie sonore créée par Hess est tout simplement formidable. Au départ de vieilles platines Lenco modifiées, il tourne des disques dont le son est manipulé pour créer des effets de pulsation – et non de rythmes – absolument redoutables de précision martiale et d’envoûtement hypnotique.

Synthèse aussi étonnante que prenante des premiers travaux répétitifs de Steve Reich et de l’indus vue par Throbbing Gristle, sans oublier l’ambient de William Basinski passée à la moulinette des élastiques et fils électriques qui en créent le tempo, les quatorze titres anonymes de Minenhund (chien de la mine) entraînent leur auditeur dans un enchaînement infernal entre monstre sidérurgique et monstre noir assoupi au fond d’un cratère atomique. Loin de simplement raconter le savoir-faire évident d’un maître de l’expérimentation dont on rêve d’admirer le bricolage en concert (à l’image du fondamental Pierre Bastien au dernier festival Happy New Years) et dont l'écoute au casque rend fou, l’œuvre de Hess confirme en toute hypothèse qu’il n’est pas le collaborateur des excellents Sudden Infant et Maja Ratkje pour rien. Disque de l’année ?

 

Un disque : Strotter Inst. Minenhund (Hinterzimmer / Public Guilt)


# 5 - Strotter Inst.

# 11 - Strotter Inst.

09/03/2009

Les Smooyoyo, oh oh

lessmooyoyoTout est parti d’un fouillage de bacs en règle au festival Kraak, entre une misère Wavves à deux neurones jouée sur des accords plombés fin seventies (quelle  désastre !) et le très hypnotisant duo australien Fabulous Diamonds (doivent être parfaits au bout de trois joints, ceux-là). D’un disque d’Anne Laplantine de 2004 inconnu en ces lieux, écouté et apprécié en cette matinée ensoleillée. Un détour par le MySpace de la dame ex-berlinoise plus tard, un coup de clique nous embarque du côté du – très – mystérieux Les Smooyoyo, sa chanson italo de bout de monde cramoisi et son labyrinthe noisetronica entre jardin d’enfants et expérimentations fififitrrrtrrr.

07/03/2009

Jacob Kirkegaard – Labyrinthitis

jacobkirkegaard-labyrinthitisCela paraîtra surprenant à beaucoup, l’année 2008 qui s’est achevée a été marquée par deux disques importantissimes, dont le travail dans les sons suraigus a mis à mal les tympans de leurs auditeurs, tout en leur donnant une énorme claque dont ils ne sont pas tout à fait remis. Première de cette monstrueuse épopée orthophonique aux limites de l’audible, ça ne la rend que plus fascinante, Arrowhead de Prurient nous avait déjà complètement scotchés sur notre chaise, elle-même soumise à l’impitoyable travail de son géniteur, bourreau sonore de génie. Toujours dans la même gamme de hautes fréquences, mais dans un registre beaucoup plus serein de la musique ambient, le Danois Jacob Kirkegaard développe sur sa nouvelle œuvre interactive des sons générés dans ses propres organes internes, créant une réaction audible chez son auditeur. Fondé sur le principe scientifique selon lequel deux fréquences jouées dans l’oreille interne produisent à leur tour une troisième fréquence, le disque – une seule plage d’une trentaine de minutes – se sert de ce produit de distorsion des émissions otoacoustiques (celles qui causent les bourdonnements dans l’oreille), Kirkegaard reproduisant artificiellement les sons dans sa composition pour que l’auditeur finisse par écouter le son de ses propres oreilles. Aussi théorique qu’il puisse paraître, ce discours se révèle heureusement bien plus captivant dans son application pratique, grâce aux variations à l’infini des hauteurs de ton, qui embaument leur auditeur dans une hypnose à hautes fréquences totalement antispasmodique.

 

Un disque : Jacob Kirkegaard Labyrinthitis (Touch)

28/02/2009

Humcrush – Rest At Worlds End

humcrush-restatworldsendInutile de le rappeler – si, quand même – la Norvège est sans doute le pays où le jazz prend ses extensions les plus intrigantes, elles en sont d’autant plus redoutables d’inventivité. On ne le répétera jamais assez, le tout récent IIIIIII du quatuor Lemur, fort d’un équilibre magique entre ses membres, est un disque à mettre entre toutes les oreilles un jour tombées sous le charme de Supersilent. Membre du plus célèbre des combos de jazz expérimental du pays des fjords, son claviériste Ståle Storløkken est associé au batteur / compositeur Thomas Strønen sur ce projet Humcrush, dont le présent est le reflet de performances de concert données aux quatre coins de la patrie de Erlend Øye. Musicalement, la collaboration entre les deux musiciens fonctionne à merveille, la batterie de l’un, tantôt plus percussive, tantôt plus caressante, trouve un contre-point idéal en les claviers du second. Très variées sont également les atmosphères, entre secousses à la MoHa! ou à la 16 17, abstractions presque ambient et dynamisme supersilencien, et ces quelques lignes rendront sans doute une bien faible justice à la créativité infinie d’un duo qu’on espère voir passer en nos terres un de ces jours.

 

Un disque : HumcrushRest At Worlds End (Rune Grammofon)

27/02/2009

Black Dice au repo

blackdice-repoLes premiers albums de Black Dice l’ont démontré, sans même parler de l’extraordinaire Dead Drunk de Terrestrial Tones, les folies soniques insensées ont toute leur place dans l’univers démantibulé des frangins Copeland. Cinquième – ou sixième, whatever – effort des cinglés yankees, Repo laisse toutes les portes ouvertes à leur démesure, à nous de nous engouffrer sans peur ni reproche, le 7 avril venu.

 

Un disque : Black DiceRepo (Paw Tracks)


Nite Creme - Black Dice

Earnings Plus Interest - Black Dice

Chicken Shit - Black Dice