04.03.2010
Lene Grenager – Affinis Suite
Autre compositeur (il faudrait écrire compositrice dans son cas) en vue du pays des fjords, Lene Grenager (née en 1969) collabore depuis plus de dix ans avec l’Affinis Ensemble, à qui elle dédie cette Affinis Suite. A la lisière des musiques classiques et du jazz, la manière de Grenager s’inscrit dans les interstices dynamiques de ses géniaux compatriotes du Quatuor Lemur. Bien qu’il soit difficile de faire la part des choses entre la part écrite et les éléments improvisés des six mouvements, Affinis Suite séduit au-delà de toute tentative de chapellisation abusive. Epris du magnifique hautboïste Heinz Holliger, un des maîtres de l’instrument au siècle dernier, Duped for solo oboe étend son aura au-delà des œuvres remarquables d’un Luciano Berio. D’un esprit frondeur et espiègle, la musique de Lene Grenager évite – et c’est évidemment plus que bienvenu – l’écueil du dessèchement théorique. Emprunts d’une liberté totale de ton qui n’est pas sans rappeler un certain Steve Reich parachuté sur Rune Grammofon (Redolence for piano and marimba), certains aspects de son travail sonore impliquent un abandon total dans un hédonisme absolu qu’on n’attendait guère dans un secteur d’activités en telle marge des courants dominants.
Un disque : Lene Grenager – Affinis Suite (+3dB)
22:22
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12.02.2010
R. S. Gjertsen – Grains
La démarche du jeune compositeur Ruben Sverre Gjertsen – il est né en 1977 – s’inscrit dans une sphère contemporaine uniquement acoustique. Composé de cinq œuvres à l’aspect diversifié, Grains démontre l’étendue de la palette instrumentale des travaux du musicien norvégien. Musique de l’accident défragmenté, confrontation dynamique des transferts secrets entre contemporanéité désarçonnée et musique de chambre post-Giacinto Scelsi, la vision défendue par Gjersten déplace les repères mélodiques sous la tourmente moderne d’une vivifiante atonalité. Joué par trois solistes du prestigieux Ensemble Intercontemporain, Contradiction for violin, bass clarinet and horn constitue un merveilleux exemple de transparence dynamique. Tour à tour, les instruments se répandent en sarcasmes isolés, avant de laisser place à un discours amoureux tourmenté, qui héberge en son propre sein une violence contenue, au bord de l’implosion rythmique. La pièce pour violoncelle seul Fluente for cello, admirablement jouée par Friedrich Gauwerky), offre, elle, une porte d’entrée idéale, contrairement aux grincements abyssaux de Duo for viola and contrabass, d’une radicalité effrayante. Bien plus écoutable, la composition pour orchestre tReMbLiNg for 14 musicians évoque une collaboration entre Keiji Haino et l’ensemble berlinois zeitkratzer, tel qu’un Pierre Boulez en chef d’orchestre l’imaginerait revue et corrigée (et on adore). Ultime œuvre présentée, Grains for percussion, viola and harp n’est pas sans rappeler certains traits de génie d’Edgar Varèse, plus d’un demi-siècle après. Certes moins novatrice que ne le furent les compositions du Franco-américain en leur temps, la pièce inscrit ses gènes dans un continuum d’une affolante précision, où chaque note tombe à un instant tellement incontournable qu’on ne finit plus d’y revenir.
Un disque : R. S. Gjertsen – Grains (+3dB)
15:03
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21.12.2009
Broadcast & The Focus Group – Investigate Witch Cults Of The Radio Ages
Projet totalement vénéré par votre serviteur depuis ses débuts vers le milieu des nineties, Broadcast élargit le spectre de ses intentions sur ce mini-album. Aujourd’hui résidant de Hungerford, à mi-chemin entre Bristol et Londres, le duo Trish Keenan – James Cargill collabore pour la première fois avec The Focus Group aka Julian House, le fondateur du label Ghost Box.
Composé de vingt-trois titres pour cinquante minutes de musique, Investigate… s’inscrit pleinement dans la démarche très anglaise de Broadcast, tout en élargissant les horizons entre Vieux et Nouveau Monde. Traçant un lien aussi étonnant que subtil entre le Pink Floyd de Pipers At The Gates Of Dawn et le White Noise de Delia Derbyshire, les titres chantés – ils ne le sont pas tous – sont d’une beauté onirique absolument irréelle, à commencer par un The Be Colony d’anthologie. Parfois, l’évocation de la campagne anglaise trace son chemin au sein d’un pastoralisme électronique bluffant (I See, So I See So) tandis qu’en d’autres instants surprenants, l’ombre de la musique de… Henry Purcell rencontre la musique concrète de Pierre Schaeffer (qui n’était pourtant pas anglais), quand ce n’est un souvenir de jazz bebop affrontant une electronica micro-tonale. Très varié, parfois un peu incohérent tant les idées se bousculent, le treillis élaboré par les trois artistes inspire une luxuriance humaine où la notion de rétro-futurisme prend encore davantage de sens.
21:51
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20.11.2009
Susanna And The Magical Orchestra – 3
Passé un disque de reprises où le vieux complice Morten Qvenild – l’orchestre magique, c’est lui – avait laissé place nette à une uniformité lassante, bien que pleinement individualisée, c’est pleinement heureux que nous retrouvons la trace de Susanna K Wallumrød. Cet opus, dont on vous laisse deviner le numéro, est tout simplement son meilleur à ce jour. Toujours partisans de cette délicatesse alanguie élevée au rang d’œuvre d’art, la Norvégienne et son complice n’ont pas leur pareil quand il s’agit de se poser, loin des clameurs du monde. Toutefois plus riche en sonorités diverses, quitte à parfois – rarement, en fait – lorgner du côté de Björk et… Enya, l’album s’inscrit pleinement dans un continuum épris d’un songwriting lent et épuré. A son aise dans une dimension jazz folk ambient qu’elle maîtrise à la perfection, la chanteuse d’Oslo va chercher l’étoile plantée dans nos cœurs le temps de ses deux réalisations précédentes, le temps d’un abandon mélodique fascinant dans ses instants précieux et désolés.
Un disque : Susanna And The Magical Orchestra – 3 (Rune Grammofon)
Come On - Susanna & the Magical Orchestra
Recall - Susanna & the Magical Orchestra
22:24
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19.09.2009
Squarepusher – Solo Electric Bass 1
La donnée est peu connue des fans invétérés de l’IDM breakbeat (tendance jazz, tout de même) de l’animal Squarepusher, mais le gars Thomas Jenkinson a été élevé tout petit au biberon des notes bleues. Formé à la rigoureuse école du jazz où il apprit très tôt la basse, le producteur anglais s’est depuis fait un – énorme – nom en dehors de la musique improvisée, culminant au sommet des musiques électroniques grâce à des morceaux aussi imparables que My Red Hot Car ou Go Spactic et ses déchaînements de beats déstructurés qui rendent fou.
Inutile de le préciser, de tentation surexcitée, il n’est nulle question sur ce Solo Electric Bass 1, capté en concert à la Cité de la Musique de Paris en septembre 2007. Au-delà de l’époustouflante virtuosité de Jenkinson, bluffante et fascinante, c’est le raffinement musical de l’artiste qui retient avant tout l’attention. Alors qu’on aurait pu craindre les débordements excessifs d’un singe savant trop heureux de montrer son savoir-faire, les interprétations du musicien de Chelmsford tranchent dans le vif d’une vision organique, profondément dynamique et pleinement maîtrisée. A leur écoute, on ne voit pas le temps passer et c’est formidable.
seb-1.01 - Squarepusher
seb-1.02 - Squarepusher
18:25
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08.09.2009
paTTon – Hellénique Chevaleresque Récital
Deux frères, formés à la Brussels Jazz School, composent le duo paTTon, qui n’a rien de jazz (encore que le jeu de batterie…), tout en cultivant un phrasé spoken word plongé dans l’art du blues et de la folk. Cette fratrie – Sam (voix, batterie, électronique) et Max Bodson (voix, guitare, piano, basse, électronique) – n’a peur de rien, si ce n’est de la retape de sentiers battus et rien qu’en cela, elle se démarque de toute cette ribambelle d’imitateurs mal dégrossis qui peuplent l’essentiel de la scène franco-belge chantant en anglais.
Les premières secondes du morceau-titre laissent toutefois perplexes. Heureusement, cette vingtaine de secondes où les deux frangins de Bastogne échangent les page 1 et page 2 à qui pire pire n’augurent en rien de la suite, ombragée bien que pop.
Transpercé des grands espaces de l’americana, tout en contrastant avec les sombres forêts de leurs Ardennes natales, les mélodies escarpées de paTTon alternent le chanté et le parlé, rugueux tel du Rodolphe Burger folkoïsant. Par moments (Neighbours), c’est même fichtrement séduisant quand des arrangements tout simples (une guitare aux espagnolades raffinées, une batterie aux rythmes irréguliers et d’une sécheresse désarmante, un chouia d’électronique). Guère timide, sans être démonstrative genre ‘regarde comme je sais te pondre un hit’, la musique du duo belge s’égare une ou deux fois en des terres expérimentales qui ne sont pas leurs (Schnee (edit)), ce ne sont que scories mineurs face à des dialogues complices où le français en jette à l’anglais. Tels des Kat Onoma de la folk music ?
Un disque : paTTon – Hellénique Chevaleresque Récital (Matamore/Prohibited Records)
Hellénique Chevaleresque Récital - paTTon
Ramasser - paTTon
22:20
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11.08.2009
Maurizio Bianchi – Dekadenz
A près de cinquante-cinq ans au compteur, dont treize de silence musical complet (1984 – 1997), Maurizio Bianchi poursuit son œuvre pianistique en toute liberté, mi-anarchique mi-décadente. Boulimique du travail enregistré, le musicien italien a produit des dizaines d’œuvres, sous le pseudonyme de Sacher-Pelz, sous son propre nom (parfois abrégé M.B.) ou en collaborations (dont le projet M.B. + E.D.A. sur le label Baskaru), sans même parler de ses œuvres éditées en 1981 et 1982 sous le moniker de Leibstandarte SS MB qu’il ne considère pas comme faisant partie de sa discographie.
Auteur déjà d’une petite dizaine de réalisations rien qu’en ces six premiers mois de 2009 (c’est Machinefabriek qui doit l’avoir mauvaise), le Milanais a trouvé en le micro-label belge Young Girls Records – il est à suivre ! – une structure en parfaite adéquation avec sa philosophie, libertaire et audacieuse. Tout en demeurant d’une parfaite musicalité accessible à tout qui a déjà exploré l’univers qui sépare Charlemagne Palestine de Delphine Dora, les huit compositions de Dekadenz explorent les limites sonores d’un piano décadent (d’où le titre), dont les notes sont tenues par une utilisation de la pédale sostenuto, tout en étant assourdies par l’emploi de la pédale de sourdine. Enchaînés et joués sur des tempi plutôt allègres (à l’exception d’Adsorbente), les morceaux évoluent dans un registre tonal emprunt d’une modernité alla jazz, elle évoque la subtilité mélancolique des pianistes juifs d’Europe centrale (on se reportera à la magnifique série Entartete Musik de Decca), transposée en une vigueur contemporaine d’un magnifique désespoir lunaire. En d’autres temps troublés, elle aurait valu à son auteur l’exil, voire le camp de concentration. Une raison supplémentaire et ultime de l’écouter, en toute irrévérence.
Un disque : Maurizio Bianchi – Dekadenz (Young Girls Records)
Ecmenesia - Maurizio Bianchi
Deciduo - Maurizio Bianchi
21:46
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05.08.2009
Pepper And Bones – One
Lentement et en toute sérénité electronica, nous nous sommes habitués à la soyeuse élégance des productions de Me Raabenstein, sous ses diverses appellations, seul ou en collaboration(s). Adepte des liaisons inattendues, le Berlinois a déjà mis en scène le hip-hop face à son laptop (Sqaramouche), le classique à l’ére du numérique (Slowcream) ou le jazz vs l’électronique (Langer & Raabenstein).
Pour leur première version en tant que Pepper And Bones, Raabenstein et son comparse Ju Bartolomäus dévoilent un goût manifeste pour la folk music, qu’ils dissimulent à l’envi sous des airs souls aux relents – vous l’avez deviné – électroniques. Toujours très propres, on aimerait parfois plus de Sturm und Drang et moins de froideur, les compositions du boss de Nonine et de son complice Ju dénotent un savoir-faire absolument convaincant. Quand il se marie au spoken word de Bartholomäus – et son timbre à la Tom Waits – on est même carrément ravi, gros coups de basse en sus.
Un disque : Pepper And Bones – One (Nonine)
Holy O - Pepper And Bones
Jacqui - Pepper And Bones
00:16
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02.08.2009
Biosphere – Wireless – Live at the Arnolfini, Bristol
L’air de rien, ça fait bientôt vingt ans que Geir Jenssen aka Biosphere enchante nos nuits de ses projets mirifiques, le plus souvent à la frontière des musiques ambient et electronica, bien que ses tracks les plus courus (Novelty Waves, Patashnik) allaient clairement chercher du côté de l’IDM tendance Warp. Tourné définitivement dans d’élégantes atmosphères depuis son Substrata de 1997, signé – et ce n’était pas un hasard – sur le label All Saints Records de Brian Eno himself, le musicien de Tromsø était demeuré silencieux depuis 2006 et son Dropsonde, dernière production studio en date où un certain jazz fusion côtoyait des field recordings captés dans l’Himalaya.
Quelques disques plus tard, dont les plus austères Shenzhou et Autour de la Lune, et désormais bien ancré sur le bateau Touch, le Norvégien se rappelle à notre – très – bon souvenir avec le présent Wireless – Live at the Arnolfini, Bristol, enregistré lors du concert qu’il donna le 27 octobre 2007 au centre d’art contemporain cité dans le titre. Après une brève introduction marquée du fer inquiétant d’une décompression pneumatique au sifflement suraigu (le trombone d’Anders Kalskås sur cet étonnant Pneuma), la performance prend un fascinant tournant mélodique répétitif, quelque part entre Debussy, Berio, Reich et Murcof, où les boucles samplées du grand compositeur français hantent jusqu’à l’hypnose (Shenzou). Véritable trésor de richesses aux multiples facettes (spoken word russe et ambient sur Kobresia, IDM sur When I Leave), le disque prouve que la présence de son auteur tout au sommet de la hiérarchie mondiale tient autant à son génie des ambiances électroniques qu’à sa capacité narcotique de mêler les influences, du classicisme post-romantique au jazz fusion en passant par la dance music.
Un disque : Biosphere – Wireless – Live at the Arnolfini,
Shenzou - Biosphere
Kobresia - Biosphere
22:53
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30.07.2009
Office-R(6) – Recording The Grain
Sextet composé de Koen Nutters (basse), Robert Van Heumen (laptop LiSa), Jeff Carey (laptop Super Collider), Sakir Oguz Buyukberber (clarinette basse), Dirk Bruinsma (saxophone soprano et baryton) et Morten J Olsen (percussions), Office-R(6) n’est pas qu’un ensemble de plus adepte des textures libres et des formules improvisées.
Fondé en 2001 à Amsterdam, le combo excelle dans l’art de l’accident, librement sonore tout comme il est formidablement musical. D’une justesse d’équilibre absolument fascinante de justesse (a)rythmique, No Tones Around Two (Str 1+3) laisse le soin à la clarinette basse de donner le ton, en un point de convergence où Heinz Holliger intègrerait Supersilent, chaque membre apportant une touche imperceptible qui confine au bonheur absolu. Encore plus constructiviste, follement rempli de ces micro-rencontres qui lui confèrent un charme beriosien, Gold Part II (Str 5) fulmine de son architecture minimale, tandis que Split Breath Ending (Str 1) propose une échappée en solitaire aux confins de la musique concrète, quelque part en un sous-bois grouillant d’insectes invisibles. Merveille de discrétion percussive, The Repeats (Str 1A) jubile du talent inné de son batteur, racé et subtil, tout en se mettant au service de ses partenaires, avant que la conclusion Available Sources (Ex 1) ne donne au saxophone baryton les clés d’une porte derrière laquelle se déchaînent une flopée d’oiseaux en folie qu’une clochette répétée ne vient bien rapidement calmer.
Troisième sortie du label norvégien +3dB (et c’est peu dire que nous attendons les suivantes !), Recording The Grain atteint tout simplement le niveau inouï du IIIIIII du quatuor Lemur, révélation majeure de l’année dernière, cela veut tout dire.
Un disque : Office-R(6) – Recording The Grain (+3dB)
No Tones Around Two (Str 1 3) - Office-R(6)
Gold Part II (Str 5) - Office-R(6)
16:32
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