19/02/2013

Thomas Köner – Novaya Zemlya

thoma köner,ambient,musique concrete,electronica,touchPoint d’ancrage de ma rubrique Love on the Bits dans RifRaf, le label Touch a tellement peu déçu ces dernières années (en vrac, Jana Winderen, Hildur Gudnadottir, Chris Watson) que je me jette sur ses productions les yeux fermés (mais les écoutilles grandes ouvertes). Déjà habitué au Grand Nord grâce à des étapes précédentes du label – on songe notamment à l’excellentissime Energy Field de Jana W. – on reprend la route de Septentrion en compagnie de Thomas Köner, cap sur l’archipel de Novaya Zemlya, quelque part dans l’Océan Arctique au nord de la Russie. Comment on pouvait s’y attendre, mais c’est un constat objectif et nullement une crainte, les atmosphères qui s’en dégagent nous plongent dans une sensation froide et désolée où la vie lutte contre toutes les formes d’abandon. Trois tracks durant, chacune d’une douzaine de minutes, on se plonge intensément dans un monde engourdi et, dans un sens premier, exotique, d’où émergent quelques rares échos assourdis, échappés d’un lointain campement dont les quelques habitants ne doivent s’extraire que par brefs instants épars. Fascinant et introspectif, à condition de ne pas oublier les peaux de phoque et les moufles triple épaisseur.

 

Un disque : Thomas KönerNovaya Zemlya (Touch)

10/02/2013

Atom TM – Winterreise

atomtm-winterreise.jpgTotale sortie majeure de l’année 2012 (époque où ce blog était en stand-by), Winterreise d’Atom TM se veut une suite du Liedgut de 2009 – il vaut nettement plus que cela. Inspiré dans ses dédales électroniques où l’ambient et la techno jouent à cache-cache au-delà de toute misère stylistique, le nouvel opus d’Uwe Schmidt (que pour rappel, on connait aussi sous les pseudos de Senor Coconut ou Atom Heart, entre autres) prend à la gorge dès les premières secondes pour ne plus rien lâcher, cinquante et une minutes durant. Digne du choc que j’avais ressenti dans un glorieux passé lorsque j’ai découvert les premiers travaux du seigneur Wolfgang Voigt sous le masque de GAS, l’album illustre également une série de photos exposées en 2011 à Francfort et Tokyo – tout en ayant des liens plus que distendus avec le cycle homonyme de Lieder schubertiens. Who cares ?

 

Un disque : Atom TMWinterreise (Raster-Noton)

29/01/2013

Ephraim Wegner & Julia Weinmann – Eins bis sechzehn

wegnerweinmann.jpgRetour sur la magnifique microstructure portugaise Crónica pour notre troisième écoute mensuelle – qui vaut sacrément le détour. Collaboration entre une photographe allemande (Julia Weinmann) et un compatriote de producteur (Ephraim Wegner), Eins bis sechzehn (de un à seize) offre un fascinant chassé-croisé entre visuels et sonorités, mais aussi de formidables croisement stylistiques au sein même des vingt minutes de son. Electronica abstraite, noise parallèle, musique concrète et soundscapes angoissants, les six étapes du processus ne cessent d’épuiser notre imaginaire, génialement secouru par le passionnant travail photographique de Frau Weinmann. Question une : pourquoi seulement 1200 secondes ? Question deux : qui songera un jour à ériger une statue à Miguel Carvailhais, infatigable tête chercheuse de son label.

 

Un disque : Ephraim Wegner & Julia Weinmann – Eins bis sechzehn (Crónica)

24/03/2011

Stuart Sweeney – 16:9

Stuart SweeneyEntre échos surprenants et lignes venteuses, 16:9 du Britannique Stuart Sweeney est à découvrir sur le Grisli.

 

Un disque : Stuart Sweeney16:9 (Oomff)

22/02/2011

Francisco López – Köllt / Kulu

franciscolopez-kolltkulu.jpegAbondante et très majoritairement captivante, l’œuvre de Francisco López se recoupe en deux axes aussi antinomiques qu’ils sont complémentaires. Dans ses multiples variantes calmes, n’y lisez aucune asepsie ou fadeur, le travail de l’artiste espagnol campe sa tente au milieu de field recordings resculptés par les doigts d’orfèvre de son auteur. Le versant noise hardcore est, lui aussi, pareillement époustouflant – et le présent Köllt / Kulu n’apportera nul démenti à ces propos dithyrambiques, notamment par l’usage d’un déluge de batteries qui feraient passer Boredoms pour Norah Jones.

Basé sur une double version de chaque pièce (une longue en audio et une courte en vidéo - et inversement), le double CD et DVD emporte l’auditeur dans une catharsis bruitiste d’une immense acuité sonore, aussi bien dans ses propensions secouées (le début de Köllt) que dans les brouillards industriels insectivores qui leur succèdent (ou précédent, tout étant imbriqué dans un magma de bruit, de fureur et d’abandon). Comme dit précédemment, la version en vidéo des deux morceaux est soit plus courte (Köllt) soit plus longue (Kulu) qu’en format audio. Apportant un supplément d’âme visuel – encore que la simple écoute en aveugle suffise pleinement à s’en prendre plein la gueule, les deux films rendent toute la folie auditive à leur juste (dé)mesure. Que des milliers d’insectes traversent l’écran pour explorer Köllt ou que des variations de noir et de blanc illustrent les moments de bruit ou de silence de Kulu, on reste ébahis et subjugués.

Un CD + DVD : Francisco López – Köllt / Kulu (Störung)

01/02/2011

RV Paintings – Samoa Highway

The Helen Scarsdale Agency, rv paintings, jon pyle, brian pyle, electronica, ambient, experimental, love on the bitsMembre fondateur des libérateurs psyché Starving Weirdos – c’est là son principal fait d’armes « people », Brian Pyle fait cause commune avec son frangin Jon au sein de RV Paintings. Nés en Californie, plus exactement dans le Humboldt County, soit très loin des lumières de San Francisco et Los Angeles, ils conjuguent les visions impressionnistes de leur terre natale à un psychédélisme cinématique ravageur – le résultat est très satisfaisant, voire par instants stupéfiant (tel l’inaugural Millions). Pendues sur le fil d’un drone qui relie un shoegaze abstrait aux réflexes pavloviens d’une sortie de route bruitiste, les déclinaisons de Samoa Highway (dont le titre fait référence au long pont reliant les deux communautés du comté) s’imprègnent des bruits familiers du lieu – l’aéroport du coin, par exemple. Alors que tout cela risquait de nous faire glisser vers le déjà entendu, d’autres ingrédients viennent, heureusement, ajouter une touche personnelle aux cinq morceaux. Entre un piano minimaliste à ma gauche et des effets organiques à ma droite (on songe notamment à Hildur Gudnadóttir), les instants fouillés développés par la fratrie américaine s’imposent par l’évidence de leur architecture, en dépit de (ou plutôt grâce à) la richesse flamboyante de ses oripeaux ambient, servis sur des souvenirs néo-classiques qu’on ne peut que vous recommander.

Un disque : RV PaintingsSamoa Highway (The Helen Scarsdale Agency)


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06/07/2010

alva noto – For 2

alvanoto-for2Personnage quasi-récurrent du Love On The Bits – nous reparlerons très prochainement de sa collaboration avec – mais oui – Blixa Bargeld (Einstürzende Neubauten), alva noto compile sur For 2 les compositions dédiées à des personnages du vingtième siècle, du cinéaste russe Andrei Tarkovsky au dramaturge allemand Heiner Müller en passant par le  musicien américain Phill Niblock. En avant pour un très intéressant aperçu de la vie parallèle de l’auteur de Unitxt, entre 2003 et 2007.

Davantage inspiré par un esprit ambient qui confine au néo-classiscisme tel que l’imaginerait Wolfgang Voigt (alias GAS), Carsten Nicolai n’oublie toutefois pas complètement le minimalisme de ses beats, ceux qui nous excitent tant sur son label Raster-Noton (Garment, 13). Ici penché sur l’héritage indispensable de la musique concrète de Francisco López (Villa Aurora), là imprégné d’un faux jazz viennois que pratiquerait Kai Fagaschinski aux côtés de Philip Glass (Argonaut), For 2 dévoile les multiples facettes méconnues de son auteur. Explorateur des espaces interstellaires, à l’instar de Lawrence English mais aussi de Brian Eno, le musicien de Chemnitz sublime le beau dans la pérennité alors que, trop souvent rangé dans la catégorie des producteurs d’une techno squelettique qui n’en demeure pas moins indispensable, il pourrait se contenter de capitaliser sur la recette d’une relative et bien illusoire notoriété.

 

Un disque : alva noto – For 2 (Raster-Noton)


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27/05/2010

Eleh – Location Momentum

Eleh_Location_Momentum_Mystère insoluble en dépit de onze sorties – toutes en vinyle – sur les labels Important et Taiga en moins de quatre années, le mystère Eleh inscrit depuis 1999 sa démarche en une exploration de synthétiseurs analogiques, plus précisément les oscillations à basse fréquence et les phénomènes de résonance acoustique. Terriblement impressionnants, tels des vertiges cosmiques nichés dans les trous noirs de la stratosphère, les drones de l’énigmatique artiste – quid de sa nationalité, de son identité ou de son sexe ? – vibrent au creux de nos pavillons tel un magma ralenti sur un faux plat volcanique.

Première œuvre elehienne à être proposée au format CD, Location Momentum trouve en la maison Touch le cadre naturel de son introspection, que d’aucuns – nous n’en faisons pas partie – jugeront dogmatique. Bourdonnantes, quelquefois enivrantes d’une beauté surnaturelle qui vénèrerait des cloches d’église passée à la moulinette de Phill Niblock (le morceau d’ouverture Heleneleh vers les 16’), ses sculptures sonores – plongées dans les tourments nuageux du bas du spectre – impriment au fil du temps un tapis obscur dont les fils finissent par nous embaumer. D’une longueur extrêmement variable – entre deux et vingt minutes, chaque track possède une particularité physique qui rend l’écoute de l’album tout sauf monotone – à l’instar de The Invisible City, dernier opus en date de BJ Nilsen. Ainsi, la troisième étape Circle One : Summer Transcience transvase en deux couches hyper-distinctes (et distinguées) un sifflement continu superposé à une sourde menace noiraude – en proie à des pulsations cardiaques accélérées jusqu’au bord de l’apoplexie. Etalée sur plus de dix minutes, l’expérience s’achève sur un faux calme oppressant, telle une vision post-apocalyptique en rouleau compresseur.

 

Un disque : Eleh Location Momentum (Touch)

22/04/2010

Chihei Hatakeyama – Ghostly Garden

chiheihatakeyama-ghostlygardenElectronicien japonais dont nous avons déjà apprécié la subtilité des tons clairs sur l’excellent Hau du duo Opitope qu’il forme avec Date Tomoyoshi – mais aussi en solo sur Kranky, Chihei Hatakeyama nous revient en solo sur la maison luxembourgeoise Own Records, pourtant davantage orientée vers une certaine indie pop americana – à l’instar de l’excellent Gathered Tones des Trouble Books, sur lequel nous reviendrons prochaînement. Très sereine et entre deux eaux calmes, l’approche métaphysique du producteur nippon intègre une série d’éléments premiers pour mieux les malaxer et les rendre méconnaissables. Véritable maître de la déconstruction sonore passée au crible d’une galaxie limpide où trônent les œuvres de Lawrence English, Christopher Bissonnette et DJ Olive, Hatakeyama déploie ses drones filandreux au sein d’une soierie émergeant d’un filet de brume rafraichissant. Finalement très en phase avec lui-même, il nous propose sans doute le plus accessible de ses travaux et vous auriez bien tort de ne pas vous noyer dans les profondeurs de sa non-métamorphose.

 

Un disque : Chihei Hatakeyama Ghostly Garden (Own Records)

17/03/2010

Phill Niblock – Touch Strings

PhillNiblock–TouchStringsVidéaste, réalisateur, compositeur, les branches qui sous-tendent l’art de Phill Niblock reposent sur un tronc commun solidement implanté dans une indépendance farouche. Personnage majeur de la musique contemporaine, cela fait plus de vingt ans qu’en tant que directeur d’Experimental Intermedia, il offre des lieux de vie à des artistes d’avant-garde, en ses terres new-yorkaises comme en notre bonne vieille ville de Gand (Sassekaai 45, au nord de la ville). Pour ne rien gâcher, un double CD du musicien américain proposé par le passionnant label Touch vient ancrer l’artiste new-yorkais dans l’actualité discographique récente.

 

Habitant de la Grosse Pomme depuis plus de cinquante ans (à l’époque, il avait une vingtaine d’années), Niblock s’est tout d’abord formé une renommée en tant que cinéaste. Spécialisé dans la réalisation de films de jazz, au premier rang celui consacré à Sun Ra et de son Arkestra. Célèbre et célébré, son The Magic Sun de 1966 est un immense chef-d’œuvre, autant musical que visuel. Filmé en un noir et blanc onirique et sensuel en dépit de – ou plutôt grâce à – son abstraction überinspirée, l’œuvre évoque – et pas qu’un peu – la manière hypnotique des vidéos du label Raster-Noton, la chaleur humide en plus. Dans une telle mise en perspective, où l’on ne sait plus trop qui de la musique ou de l’image complète l’autre, certaines visions sont totalement inoubliables, tant la complémentarité des deux artistes est singulière d’envie vitale. Un exemple, parmi tant d’autres ? Quand les doigts de Ronnie Boykins, le contrebassiste du Sun Ra Arkesta, surgissent d’une obscurité tournée en négatif – à l’instar de tout le film, c’est tout un monde d’allégories férocement dynamiques qui s’ouvre à nous, auditeurs/spectateurs veinards de tant d’audace faconde informelle. Le DVD est toujours disponible sur le site du label américain Atavistic, faites-vous plaisir, c’est le moment, c’est l’instant.

 

Deux années plus tard, en 1968, Phill Niblock entamait ses premiers travaux musicaux. Sans aucune formation musicale, c’est en acteur/spectateur assidu de la scène de la Big Apple qu’il se lança dans l’aventure. Citant notamment les œuvres du grand Morton Feldman pour sources d’inspiration, l’artiste de la East Coast est toutefois parvenu à se forger – et rapidement – un vocabulaire propre. Fondé sur des structures généralement sombres et lentes jusqu’à la folie, le langage niblockien s’inscrit dans un cosmos atonal entre bourdonnements insondables et expérimentations métaphysiques. Multipliant les couches et les sous-couches pour ne plus former qu’un magma dont les textures se sont faites plus riches et complexes au fil des années, le son de Phill Niblock invite inévitablement au décloisonnement des fils, ceux qui relient les premières expériences d’un György Ligeti aux plus récents travaux d’un Jim O’Rourke tendance Long Night.

Toutefois, faudrait-il écrire évidemment, les drones élaborés du compositeur new-yorkais nécessitent une attention soutenue pour être appréciés à leur juste – et immense – mesure. Au-delà des premières impressions, qui promènent l’auditeur au sein d’un bloc de granit monochrome, les murmures inquiétants émis par les machines de Niblock impriment au fil des minutes une marque sourdement indélébile dans l’esprit de ses auditeurs.

Evidemment invité à partager les audaces stylistiques, c’est-à-dire à s’impliquer pavillons grands ouverts, le spectateur est avant tout acteur de la passion selon Saint-Phill. Là où une trop grande superficialité l’aurait forcé à quitter le chemin des ombres pour les mirages faussement lumineux de la musique commerciale, l’auditeur s’imprègne, lentement et imperceptiblement, des subtiles variations de la stratosphère relue par l’homme de New York.

 

La vision artistique de Phill Niblock ne se limite toutefois pas à l’utilisation exclusive des machines, fussent-elles de plus en plus complexes. A ses débuts de compositeur, à la fin des années soixante, la musique électronique n’avait pas encore atteint, loin s’en faut, la phase de démocratisation ultime que nous lui connaissons aujourd’hui. Certes, les travaux du BBC Radiophonic Workshop et des deux Pierre (Schaeffer et Henry) dataient déjà de plusieurs années, sans même parler des œuvres de Stockhausen, dont le fameux Gesang der Jünglinge avait déjà passé le cap des dix ans. A l’époque, les moyens employés par Niblock étaient somme toute modestes. Utilisant des bandes pour overdubber des enregistrements bruts d’instruments principalement classiques, l’artiste américain parvenait déjà à insuffler une unité stylistique qui ne s’est jamais démentie.

 

Aujourd’hui âgé de 76 ans, Phill Niblock demeure plus que jamais fidèle à ses principes sur le double album Touch Strings. Dans un premier temps, des instruments (à cordes, comme le nom du disque le prouve) sont enregistrés – les guitares et les basses de Susan Stenger et Robert Poss pour le premier volume Stosspeng, le violoncelle d’Arne Deforce sur Poure (une commande du Centre de Recherches et de Formation Musicales de Wallonie, basé à Liège) et l’Ensemble Nelly Boyd pour One Large Rose sur le second volet. Manipulés à l’aide d’une technologie plus avancée que les bandes de ses débuts, les sons organiques des instruments subissent un traitement ProTools d’une complexité étonnante qui leur donne une épaisseur moite absolument incroyable. Au-delà de toute fausse monotonie distraite, les drones étalonnés sous les doigts de Niblock impriment un rythme trouble et opaque. Jamais, et la multiplication des écoutes le confirme, la démarche n’exploite une quelconque fumisterie grotesque et inscrit son auteur, plus que jamais, au panthéon des mythes vivants de la musique électronique contemporaine. Vous en doutiez ?

 

Un disque : Phill Niblock Touch Strings (Touch)


The Magic Sun (Sun Ra filmed by Phil Niblock)

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