05/05/2009

Mikhail – Morphica (III)

morphica-mikhailDéclinaison en trois actes – électronique, voix et cordes – répartis sur un nombre égal de disques, Morphica aurait pu ne constituer qu’un simple exercice de remix de plus, nous sommes évidemment très loin du compte, au vu du niveau des acteurs en présence. Toujours, il y a cette voix pénétrante dans les aigus de Mikhail, toujours à la limite de la pop contemporaine et de la musique savante (fans d’Antony et de Joanna Newsom, elle est faite pour vous). Qu’elle soit soutenue de chœurs magnifiques dans leur médiévalité, à l’instar du très prenant Prediction, revu de maîtresse façon par Lee Fraser sur le premier cd Electronics ou qu’une harpe ponctue les bruissements digitalisés de Archon du néo-dadaïste belge Gabriel Séverin, aka Rob(u)rang, les atmosphères farouchement habitées de Morphica transportent au-delà de la mystique, dans un univers fantasmagorique peuplé d’elfes bleutées aux yeux mi-narcois mi-surpris. Bien entendu, la familiarité de l’auditeur laissera parfois de marbre à l’une ou l’autre reprise, à l’image de la reprise d’Incubus qui nous a abandonnés au bord du chemin. La méprise ne dure toutefois jamais plus que le temps d’une simple plage de disque laser, la dramaturgie poignante d’un Intitled in Cof Minor venant rappeler l’excellence du projet, qu’il passe sous les manettes du compositeur irlandais Conall Gleeson ou du pape américain du trip hop DJ Spooky.

 

Accompagnées – quel ravissement pour les oreilles ! – par le chœur Alamire, formé de membres d’ensembles aussi fameux, et c’est peu de l’écrire, que The Hilliard Ensemble, The Sixteen, The Tallis Scholars et I Fagiolini, les deux premières compositions du second cd Voices accentuent encore le contraste, magnifique, entre musique médiévale et interprétations modernes. Déjà entendues sous d’autres formes électroniques revisitées, ces relectures purement vocales de Prediction et de Untitled In Cof Minor mériteraient de ne jamais se terminer. Beaucoup plus inattendue est la vision de la Love Song par E.laine qu’on réservera en priorité à tous les thuriféraires de Camille et de Zap Mama, avant que le trio féminin Juice Vocal Ensemble n’offre un regard vocal tout sauf passéiste sur ‘Invisible Thread’, à la ravageuse poésie syllabique. On les suivra attentivement, ces trois demoiselles britanniques ! Le Incubus conclusif renvoie dans les limbes soniques de Michael Cashmore et c’est tout simplement beau.

 

Bien plus bref (une quinzaine, l’ultime disque Strings ne propose pas, loin s’en faut, que des visions cordées de l’univers de Mikhail. Il débute même par le regard electronica néo-classique du l’Allemand Matthias Grüber, le vrai nom de Phon°noir, présent dans notre cas sous le pseudo de Telekaster (ah, cette manie des papes de l’ambient à multiplier les identités!). Enveloppé sous des nappes de cordes synthétiques à la rencontre de Fernando Corona et de Marsen Jules, le chant de Mikhail n’en prend que plus d’intensité dramatique, à la limite du ciel qui vous tombe sur la tête (Asteris (monochrone)). Par contraste, le même morceau soutenu par de vraies cordes, une flûte et un clavecin offre un rapprochement entre Current 93, la musique baroque française et la musique de film hollywoodienne à la John Williams. Inattendue, la comparaison n’en est pas moins captivante. Bien plus spatiale, l’approche de Maenads rejoint le Cosmos de Murcof, étoilé et serein bien qu’on y devine l’ombre d’une puissance stellaire maléfique et l’ultime remix de Untitled In Cof Minor rend les trois autres versions présentées méconnaissables. Et c’était une fichue bonne idée de conclure ce splendide coffret par la vision désincarnée de la compositrice germano-anglaise Claudia Molitor, dont on retiendra désormais le nom.

 

Un coffret : Mikhail – Morphica (Sub Rosa)

Prediction (Lee Fraser mix) - Mikhail

Untitled In Cof Minor (Alamire Consort) - Mikhail

Asteris (strings) - Mikhail

23/04/2009

Mikhail – Morphica (II)

MikhailBushHallDu seul point de vue de l’esthétique visuelle (la suite de cet article abordera bien sûr le côté musical), la nouvelle sortie de l’artiste grec dépasse – et de loin – le niveau lambda des trop nombreux disques aux illustrations sans âme ni saveur. Illustré de quinze cartes – il ne vous reste plus qu’à acheter les cadres qui vont avec, dimensions 15 x 10,5 cm – le coffret offre d’étonnantes découvertes graphiques. Nous en avons retenu plus particulièrement les mystères obscurs du Pakistanais Farina Alam, le manga crayonné de Stephen Wilson, l’arrêt sur images de Paul Gittins, ainsi que l’autoportrait de Karikis, entre comique et vampirisme, en couverture de l’objet. Pour couronner, le tout, un livret de huit pages en anglais, introduit par le patron du label Sub Rosa Guy-Marc Hinant, détaille les tenants et les aboutissants de l’œuvre, complexes d’un premier regard et paradoxalement accessibles lorsqu’on y jette un œil de plus près.

 

Paru en 2007 sur le même label bruxellois, le très recommandé Orphica était la première œuvre en solitaire du musicien grec. Acclamé par une partie bien trop ténue de la critique spécialisée, qui l’avait remarqué deux ans plus tôt sur la compilation Army Of Me de Björk, Mikhail déclinait les grands thèmes de sa musicalité contemporaine, entre pop expérimentale ET romantique (ce n’est pas si fréquent), chants sacrés orthodoxes (les racines grecques, toujours) et instruments de l’époque baroque (clavecin, harpe, chœurs) mêlés à l’electronica de notre temps. En cousin stylistique de l’excellent Murcof, maître absolu de la confrontation entre passé et futur – écoutez ses Versailles Sessions, vous serez instantanément convaincu – il envoûtait de sa voit haut perchée les spectres supranaturels de ses chants (bien plus que chansons), aux frontières de la mystique et de la cosmologie, sans pour autant verser dans un onirisme de pacotille ésotérique.

 

A suivre

19/04/2009

Mikhail – Morphica (I)

Mikhail_bySinisaSavicML’histoire de Mikhail Karikis débute dans le port de Thessalonique, un jour de 1975. Des années plus tard, formation classique incluse, le musicien grec émigré à Londres, capitale mondiale de tous les excès soniques et visuels, les deux éléments étant intimement liés dans l’œuvre éprise de liberté du compositeur hellénique.

 

Puisant son inspiration dans une multitude de sources, des rituels de reproduction des insectes aux mouvements des galaxies en passant par les interférences des téléphones portables – le spectre est large, vous le devinez – Karikis n’exclut aucun à priori dans sa démarche stylistique. Fasciné notamment par le groove de la rythmique des ondes GSM dans les haut-parleurs, la faconde musicale du producteur aujourd’hui trentenaire participe pleinement d’un mouvement qui fait la part belle à l’accident, tout en dépassant largement les limites paresseuses de la pure confrontation hasardeuse.

 

Auteur d’une thèse de doctorat au résultat intitulé Silence of the Self, Karikis analysait les rapports entre la voix et le son, c’était pour mieux explorer le moi au sein d’un livre audio de 440 minutes (!), complété d’un livre de textes illustrés, deux CD audio et un DVD abritant quatre courts-métrages. Quelques années plus tard, celle où vous lisez ces présentes lignes, l’intention manifeste de mêler le visuel au sonore est plus que jamais d’actualité, en témoigne le coffret Morphica, édité par l’intransigeant label belge Sub Rosa.

 

A suivre

 

Photo: Sinisa Savic