29/01/2013

Ephraim Wegner & Julia Weinmann – Eins bis sechzehn

wegnerweinmann.jpgRetour sur la magnifique microstructure portugaise Crónica pour notre troisième écoute mensuelle – qui vaut sacrément le détour. Collaboration entre une photographe allemande (Julia Weinmann) et un compatriote de producteur (Ephraim Wegner), Eins bis sechzehn (de un à seize) offre un fascinant chassé-croisé entre visuels et sonorités, mais aussi de formidables croisement stylistiques au sein même des vingt minutes de son. Electronica abstraite, noise parallèle, musique concrète et soundscapes angoissants, les six étapes du processus ne cessent d’épuiser notre imaginaire, génialement secouru par le passionnant travail photographique de Frau Weinmann. Question une : pourquoi seulement 1200 secondes ? Question deux : qui songera un jour à ériger une statue à Miguel Carvailhais, infatigable tête chercheuse de son label.

 

Un disque : Ephraim Wegner & Julia Weinmann – Eins bis sechzehn (Crónica)

29/03/2011

Lucian Maggiore & Francesco fuzz Brasini – Chasm Achanes

chasm260.jpgEmbarquement immédiat pour une étrange odyssée narrée sur une seule piste de 35 minutes. Elle démarre, c’est entendu, sur un bourdonnement étiré, telle une sirène de bateau adaptée par Phill Niblock à l’aide d’une multitude d’ingrédients. Imaginée par les Italiens Francesco "fuzz" Brasini et Luciano Maggiore, l’aventure peine cependant à gravir les échelons. Développées en des boucles de trente secondes chacune, les variations sur un même thème des artistes de Bologne amènent bien vite à se poser la question de l’opportunité de la démarche. En dépit d’interventions qui captent l’attention, elles incarnent un psychédélisme en mutation concrète qu’on aurait aimé plus présent dans le mix final, un rapide sentiment de lassitude s’installe, que ne comble pas totalement une conclusion digne pourtant du magnifique Oren Ambarchi.

 

Un disque : Lucian Maggiore & Francesco fuzz BrasiniChasm Achanes (Boring Machines)

16/03/2011

Lorenzo Senni – Dunno

lorenzosenni-dunno.jpg

Masterisé par Marcus Schmickler (et ce n’est nullement un hasard), Dunno est la première étape discographique de Lorenzo Senni, jeune (27 ans) producteur italien fondateur du label Presto!? – maison qui a déjà accueilli en son sein des noise heroes aussi prestigieux que Lasse Marhaug, Lawrence English ou Carl Michael Von Hausswolff.

Sans ambiguïté ni compromission, les dix pièces proposées par l’artiste milanais offrent un pendant actuel – et cependant daté – aux premières heures de l’officine autrichienne Mego, avant sa reconversion en Editions (en gros la période tournant du millénaire de la structure fondée par Peter Rehberg). Parmi tous les radicaux libres ayant eu droit de cité en la boutique viennoise, celui de Yasunao Tone & Hecker ou de Gert-Jan Prins.sont les plus évidents à l’écoute d’une majorité de titres (dont Glowsticking ou http://www.youtube.com/watch?v=epBgHEFbrlg&feature=re..., clickez le lien, il fonctionne !) Toutefois, au-delà de la réelle abstraction bruitiste manifestée par l’électronicien transalpin, d’autres atours pointent le bout de leur nez – à commencer par quelques clins d’œil discrets (mais réels) à des musiques cosmiques que le duo KTL aurait revisitées pour un ballet de Gisèle Vienne (Pumping Geometries, In High Places). Non que vous vous surprendrez à sautiller gaiement en prenant votre douche mais le plaisir coupable de se replonger dans les heures anciennes des musiques inspirées par Xenakis n’a guère de prix.

Un disque : Lorenzo SenniDunno (Presto!?)

22/02/2011

Francisco López – Köllt / Kulu

franciscolopez-kolltkulu.jpegAbondante et très majoritairement captivante, l’œuvre de Francisco López se recoupe en deux axes aussi antinomiques qu’ils sont complémentaires. Dans ses multiples variantes calmes, n’y lisez aucune asepsie ou fadeur, le travail de l’artiste espagnol campe sa tente au milieu de field recordings resculptés par les doigts d’orfèvre de son auteur. Le versant noise hardcore est, lui aussi, pareillement époustouflant – et le présent Köllt / Kulu n’apportera nul démenti à ces propos dithyrambiques, notamment par l’usage d’un déluge de batteries qui feraient passer Boredoms pour Norah Jones.

Basé sur une double version de chaque pièce (une longue en audio et une courte en vidéo - et inversement), le double CD et DVD emporte l’auditeur dans une catharsis bruitiste d’une immense acuité sonore, aussi bien dans ses propensions secouées (le début de Köllt) que dans les brouillards industriels insectivores qui leur succèdent (ou précédent, tout étant imbriqué dans un magma de bruit, de fureur et d’abandon). Comme dit précédemment, la version en vidéo des deux morceaux est soit plus courte (Köllt) soit plus longue (Kulu) qu’en format audio. Apportant un supplément d’âme visuel – encore que la simple écoute en aveugle suffise pleinement à s’en prendre plein la gueule, les deux films rendent toute la folie auditive à leur juste (dé)mesure. Que des milliers d’insectes traversent l’écran pour explorer Köllt ou que des variations de noir et de blanc illustrent les moments de bruit ou de silence de Kulu, on reste ébahis et subjugués.

Un CD + DVD : Francisco López – Köllt / Kulu (Störung)

09/02/2011

Piiptsjilling – Wurdskrieme

piipsjtilling.jpgRégion du nord des Pays-Bas dont la réputation tient essentiellement au… patinage de vitesse – pour qui le stade couvert de Heerenveen représente le même statut iconique que Wembley en football, la Frise possède également pour particularité de conserver la vivacité de sa langue, dont les sonorités gutturales ne sont pas sans évoquer les idiomes scandinaves. Hors de toute idée véloce imaginée sur des lames coupantes, Wurdskrieme (Le Cri des Mots)  de Piiptsjilling conserve l’usage exclusif du Frison, sous la plume insolite de Jan Kleefstra (dont les textes sont traduits en anglais dans le livret). Aux côtés de son comparse de frangin Romke Kleemstra, mais aussi des essentiels Machinefabriek (aka Rutger Zuyderveldt) et Soccer Committee (alias Mariska Baars), il développe des atmosphères nocturnes totalement enveloppantes. Qu’elles soient en duo féminin-masculin (le magnifique Unkrûd), "simplement" accompagné d’un long drone obscur éclairé de quelques notes de guitare ou en solo (Tsjsutere Leaten ou Sangerjende Wyn) épaulé de craquèlements torrentiels et orageux, les déclinaisons en spoken word du musicien néerlandais ne tardent guère à faire leur effet. Prenant le temps de la langueur fugace (sans jamais donner des signes de paresse), échafaudées sur des structures tactiles aux traits inquiétants, le second opus du quatuor tient toutes ses promesses crépusculaires – et même davantage.

Un disque : Piiptsjilling – Wurdskrieme (Experimedia)


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06/02/2011

Z’ev + Jason Kahn – Intervals

ZevJasonKahn–Intervals.jpgVénéré en ces lieux pour la réédition de son chaos percussif As/if/When chez Sub Rosa, l’Américain Z’ev aka Stefan Joel Weisser n’a pas fini de nous surprendre, dans le bon sens toujours. Confrontant son univers à la fausse quiétude de Jason Kahn – dont nous avions particulièrement goûté les sonorités blanchâtres dans son Vanishing Point en 2009, Weisser incline ses déclinaisons bruyantes dans un calme qui vire entre angoisse et recueillement. Telle une lecture californienne – les deux protagonistes en sont originaires – du formidable s6t8r de Gilles Aubry, on guette le moindre détail sonore comme si notre vision de l’instant en dépendait. Ponctués d’entrechocs captés dans le lointain d’un outre-monde, la notion de concentration acoustique prend un tour quasiment neurasthénique – imaginez, pour faire bref, un anti-Merzbow s’extasiant de la paix toute relative de la nuit après un orage ravageur. Basé autour de deux pièces de concert enregistrées en Suisse en avril 2009, Intervals réussit la gageure de présenter Chris Corsano à Machinefabriek en passant par le Kreuzberg de 1980, celui où Blixa Bargeld & co découpaient les contours de la musique industrielle. Tel un négatif aux antipodes de Berlin, la vision de la paire US invite son apparente imperturbabilité à la table de l’inquiétude – pour un défi relevé avec brio en dépit de son éprouvant caractère.

Un disque : Z’ev + Jason KahnIntervals (Monotype)

22/01/2011

Mark McGuire – Living With Yourself

MarkMcGuire-Living.jpegHomme fort des Emeralds (dont on se rappelle le récent et intéressant Does It Look Like I'm Here?), Mark Mc Guire au placard les synthétiseurs visages frelatés à la Kosmische Musik quand il passe à l’épisode solo sous son propre patronyme. Au lieu des Moog et autres Korg, les guitares électriques occupent tout l’espace, modernisant à foison les interstices laissés par les successeurs sous tension de John Fahey et Robbie Basho. Adressé en premier lieu aux amis et à la famille, selon les propres dires de son auteur, Living With Yourself incarne la beauté des six cordes, revisitées pour l’occasion sous formes d’arpèges éprises de dynamisme mélodique et d’harmonies sonnantes (sans être trébuchantes). Gardant à l’esprit l’environnement qui héberge ses travaux – le label autrichien Editions Mego n’est guère connu pour ses simplismes primesautiers, le guitariste américain tapisse ça et là ses compositions d’un tapis de drones en background (Clouds Rolling In), révélant un art de la virtuose toujours au service de la musique – on admire d’autant plus que le gaillard n’affiche que vingt-trois printemps au compteur. Alors, à moins de honnir à tout prix les efforts solitaires d’instrumentistes de la plus haute tenue, on voit mal de quelle façon on pourrait balancer des tonnes de boue à la face de ce très bon disque, ancré dans un passé glorieux pour mieux en extirper la modernité de son interprétation.

 

Un disque : Mark McGuireLiving With Yourself (Editions Mego)
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06/02/2010

Golden Serenades – Hammond Pops

goldenserenades-hammondpopsC’était voici un peu plus d’un an, au moment de boucler notre Top 10 2008. Tout juste arrivé, un disque surgi de nulle part – le label norvégien +3dB, dont c’était la première sortie – imposait l’évidence de son free improv’ noise, mâtiné d’une musique de chambre à la désarmante spontanéité. A peine écouté, cet aujourd’hui incontournable IIIIIII du quatuor Lemur nous imposait une seule obligation, et avec quel plaisir : scruter avec une attention soutenue l’actualité de l’officine d’Oslo, dont quatre récentes publications viennent souligner l’extrême urgence.

 

Vieille de dix années riches en éruptions sonores multiples, la carrière des Golden Serenades a pris un subit coup d’accélérateur médiatique en 2007. A la (dé)faveur d’une performance où ils ont détruit sur scène des guitares estimées à 5.000 dollars – gloups, ça fait cher le coup de sang, fût-il attendu – la presse de leur Norvège natale leur accorda une série d’articles sur fond de grosse polémique. Brocardé par une série d’hommes politiques de droite, voire d’extrême droite, comme une "horreur" ou un "gaspillage d’argent public", le concert – subventionné par les autorités locales – leur accorda toutefois une attention publique, à défaut d’être réellement artistique.

Deux années plus tard, la vision du trio John Hegre (électronique) – Jørgen Traeen (électronique) – Sigbjørn Apeland (orgue) demeure toujours sans la moindre concession. Parsemée de tempêtes noise qui voguent de Merzbow à John Zorn, l’unique plage démonte quarante minutes durant les fantômes bruitistes des plus extrêmes manipulateurs soniques de notre temps. Les cœurs légers et les pavillons défaits sont avertis de son extrême toxicité distordue.

 

Un disque : Golden Serenades – Hammond Pops (+3dB)

21/10/2009

Marc Behrens – Compilation Works 1996 - 2005

marcbehrens-compilationDisponible en téléchargement libre, avis aux aficionados fauchés de la noise ambient, le double album Compilation Works 1996-2005 retrace le parcours hautement agnostique du producteur allemand Marc Behrens. Première sortie sur le web autorisée par son auteur, les dix-neuf projets nous entraînent dans un - parfois - éprouvant voyage électronique, aux frontières malléables et translucides.

Entre réinterprétations d'artistes contemporains (John Hudak, TV Pow, Ilios et quelques autres) et retours sur ses propres compositions, la toute grande majorité des tracks présentées est - avant tout - pleinement conceptuelle. A l'instar du morceau initial, dédié - et oui - à la Coca-Cola Company, la matière sonore s'applique en transformer en instants audibles des éléments inaudibles, au sens premier du terme (la lumière, dans le cas présent, est convertie en sons, cela donne une splendide fluidité qui évoque les installations sonores de l’artiste français Denys Vinzant).

A l'évidence, la patience est de prime vertu quand on aborde l'abstraction behrensienne. Tantôt aux prises avec le non-événement, réfugiée entre silence et chaos, la vision développée par l'homme de Francfort ne laisse pas de poser des questions sur la notion même de matière musicale. Pleinement idiosyncrasique et bruitiste, son œuvre évolue très clairement dans les marges de la marge. Quelque part aux extrémités d'une planète peuplée de tous les Yasuano Tone et Gert-Jan Prins en devenir, l'ampleur de son regard distancié, voire intellectualisant et narcissique, demandera à l'auditeur - quoiqu'il en soit - un effort certain de compréhension, voire d'abandon de soi. A vous de juger, d'autant que son écoute n'allègera votre portefeuille du moindre centime.

 

Un disque : Marc Behrens Compilation Works 1996 - 2005 (Crónica)


Track 1 - Marc Behrens

Track 4 - Marc Behrens

17/09/2009

Paranoia Birthday – Il Ne Restera / Hesta

HHH_88Emanation personnelle du fondateur du label bruxellois Young Girls Records, hébergeur de talent d’artistes inclassables parmi lesquels le farouchement indépendant Maurizio Bianchi et sa très recommandable Dekadenz, Paranoia Birthday nous présente au format CD-R ultra-limité (50 copies chacune) deux œuvres éditées par FF HHH, autre maison belge dans les marges (et pas qu’un peu).

Le premier EP deux titres Il Ne Restera est tout particulièrement intéressant, en dépit de son champ d’action fréquenté par l’incroyable Jim O’Rourke sur son magnifique I’m Happy, tout récemment réédité. Tournant sur d’obsédantes boucles à l’orgue qui virent de plus en plus à l’orage (sans qu’il ne craque jamais), Ni L’Amour prend tout son sens quand on l’écoute au casque. Harcelant et grésillant, le morceau termine par rendre complètement dingue, comme si un essaim de robots dans le brouillard cherchait à se faire embaucher dans un montre sidérurgique broyeur d’humains. Impressive. Le second titre Les Larmes nous entraîne dans les restes chauds d’un concerto pour orgue démoli par Fennesz (ou capté sur Radio Tirana), un UFO tournoyant à l’horizon. Avant une brève conclusion proto rock où une mélodie vocale – très – mal chantée sur un air joué sur chaîne hi-fi décomplexera tous les chanteurs en salle de bains de la planète.

Tout en anti-climax spatialisé, le second EP Hesta gargarise en toute volatilité les affres spatiales d’une musique obsédante débarrassée de toute tentation planante. Pleinement fantomatique et lunaire, le drone qui peuple le morceau-titre semble promis à une séance d’envoûtement vers l’au-delà, planté du côté de Henry Chopin ou d’Eliane Radigue. A la fois abstrait et inquiétant, le second et dernier titre Something Will Be The End Of… affronte un gang d’aliens déguisés en jardiniers mutants, entre autres explications improbables d’un monde qui offre des heures incomparables à nos imaginaires malades. Et hors de toute aseptisation, forcément insipide et indolore, la surprise guette au coin de chaque seconde, entretenue dans un cyberespace qui n’a jamais été aussi réel, ni prenant.

 

Deux EP : Paranoia Birthday Il Ne Restera / Hesta (FF HHH)


Hesta - Paranoia Birthday