11/04/2013

Bachar Mar-Khalifé – Who’s Gonna Get the Ball From Behind

Bachar Mar-Khalifé, infine, techno, jazz, folk, critiqueIl est libre, Bachar. Non, pas l’affreux jojo aux commandes de la Syrie, plutôt le Franco-Libanais Bachar Mar-Khalifé, dont le présent Who’s Gonna Get… est une des plus excitantes révélations de l’hiver. Capteur d’univers disparates qu’il fusionne dans une cohérence à couper le souffle, le jeune pianiste, frère du fondateur d’Aufgang Rami Mar Khalifé, enfile – telles  les perles – une multitude d’événements musicaux du plus bel effet. En premier, on songe – et pas qu’un peu – à la formidable rencontre de la techno et du jazz  initiée en son temps par Francesco Tristano (par ailleurs ami et compagnon de label). Ensuite, au fil de la fréquentation, chaque jour plus assidue, de ses dix morceaux, le chant en arabe de Bachar révèle une connexion affirmée entre Orient et Occident, tel un gigantesque pied-de-nez libertaire à tous les conservatismes bloqués au stade anal. N’hésitant pas à faire sien l’héritage de la tradition koweitienne (Ya Nas), le musicien parisien enchaîne les références politique (Marea Negra, emblème du printemps arabe) et artistique (Requiem, tel du Sébastien Tellier première mouture sous nette influence Jean-Claude Vannier vs Jeff Mills). Poivrées, épicées et rondes en bouche, les saveurs s’entrecroisent, le festin est somptueux.

 

Un disque : Bachar Mar-KhaliféWho’s Gonna Get the Ball From Behind (InFiné)

23/03/2013

Pixel – Mantle

pixel-mantle.jpegVieux client de la maison Raster-Noton qu’il fréquente depuis 2003, Pixel (aka Jon Egeskov) affiche une fréquence de métronome – un disque tous les trois ans – à l’image de sa musique. Totalement à son aise dans l’esthétique technoïde desséchée du label cher à Frank Bretschneider, le producteur danois inscrit ses beats dans les enceintes d’Alva Noto et Grischa Lichtenberger – avis à ceux qui ont pleinement goûté à l’excellent And IV [Intertia] du dernier cité. Toutes en déclinaisons rythmiques pointillistes, imaginez un tableau de Paul Signac transformé en mode digital par les Mouse on Mars dans un studio post-moderne de Chemnitz, les déclinaisons pluri-ascensionnelles de son Mantle convainquent et perdurent dans leurs fondements, entre sauts de puce robotisés et inquiétude cybernétique. Kapiert ?

 

Un disque : PixelMantle (Raster-Noton)

04/02/2013

Grischa Lichtenberger – And IV [Intertia]

grischalichtenberger.jpgMine de rien, ça faisait un rude bail qu’on avait plus guère de news tranchantes du label Raster-Noton. Même si la dernière fois, nous avions été servis avec l’incroyablement formidable du feu de Dieu (ça suffit ou vous en voulez encore ?) Winterreise d’AtomTM, ça fout bien la patate de remettre la main sur un disque de l’officine de Carsten Nicolai, d’autant qu’il s’agit de Grischa Lichtenberger dont nous avions déjà goûté à l’EP Treibgut en 2009. Tout en inscrivant dans la lignée techno asséchée de ses comparses de label Alva Noto, Byetone ou Frank Bretschneider ; le producteur de Düsseldorf dévoile sur ce premier opus longue durée une très belle créativité dans la recherche de beats et tempos originaux. D’une franche dynamique où la robotique s’incruste sur le dancefloor pour mieux le dévoyer, l’artiste allemand imprime à ses vingt-et-uns tracks, dont certains dépassent à peine la minute, un sens en zigzags multiples et pertinents. Mieux, tout au long du parcours, la tentation de la monotonie demeure hors-jeu et on est beaucoup plus proche du hat-trick que du renvoi aux vestiaires pour non-combativité. Deutschland regiert !

 

Un disque : Grischa LichtenbergerAnd IV [Intertia] (Raster-Noton)

29/03/2011

Rotterdam – Cambodia

Everest RecordsAutant néerlandais que le combo australien Architecture In Helsinki était finlandais, le duo viennois Rotterdam a patienté dix longues années d’expérimentation avant de nous offrir ce premier opus, auquel nous adhérons sans guère de réserves. Le plus captivant dans l’histoire de ce Cambodia, qui, vous l’avez deviné, n’a rien d’Indochine (la bande de neuneus, hein) ? Les pulsations, mon Gaston, hypnotiques et au-delà de toutes les conventions. D’entrée de jeu, Susanne Amann (violoncelle, flûte, électronique) et Michael Klauser (guitare acoustique, électronique) nous scotchent au dossier, à la faveur d’un Cool Bum Bum à faire tomber les pucerons arrimés aux ouvrages de Radian. Tout, pourtant, devrait concourir à faire des six pièces de l’album une master class en monotonie rythmique – dont une répétitivité qui confine à l’obsession post-No-Neck Blues Band vs Kapital Band 1. Toutefois, la paire autrichienne remporte le pari, haut la main. Intégrant des tempos rapides qui s’entrelacent au contact d’une guitare qu’on jurerait amoureuse des tablas de Ravi Shankar (Sup Sup), les divagations sensuelles du duo aus Wien explosent les canevas sans jamais parader inutilement. Imposant l’évidence de leur conviction d’un naturel déconcertant, Amann et Klauser sont, peut-être, moins à l’aise quand ils invitent l’obscurité à leur table (Eckig), ce ne sont que détails. Le flambeau est bien vite repris de main de maître sur un morceau-titre qui rend maboul par ses deux notes répétées à l’infini. Évidemment, contexte aidant, la techno minimale trouve une place naturelle largement au-delà des clichés dancefloor (Rotterdam) tout comme des rythmes africains étonnamment intitulés… Berlin. Au final, on en redemande tant et plus !

 

Un disque : RotterdamCambodia (Everest Records)

31/01/2011

Agoria – Impermanence

agoria-impermanence.jpgLabel dont la réputation a trouvé jusqu’aux colonnes de Libération, la maison InFiné s’est fait une immense spécialité – savoureuse, disons-le tout net – des chemins croisés de l’electro (pop), du jazz et de la techno minimale. Récemment éblouies par le magnifique Idiosynkrasia de Francesco Tristano, combinaison exemplaire de la vision machinesque de Wolfgang Voigt au pianisme teinté de bleu à la Max Richter, ces pages vont-elles dès lors succomber à l’appel d’Impermanence, troisième épisode longue durée dans la carrière de Sébastien Devaud, aka Agoria ? Oui, non, peut-être ?

Production InFiné qu’on aurait envie de qualifier de typique, au sens le plus normatif du terme, la production du DJ français -  from rural France, précise la bio – vit avant tout dans le minimalisme classieux de ses beats, totalement berlinois dans l’âme (lisez Ben Klock & co). Ajoutez-y une touche de chant largement digne de Sascha Ring (alias Apparat) du côté de Souless Dreamer – une jolie plume au chapeau du vocaliste Seth Troxler, mais aussi des lignes de piano circulant sur un tempo électro à la Clara Moto – pour le déjà classique Panta Rei, nul ennui ne pointe son nez, ou alors en catimini (le très bref Simon). Au-delà d’atmosphères captées en filigrane du Club der Visionäre, Speechless transgresse toutefois (et c’est heureux) les distances, pour une liaison directe vers le Detroit de Carl Craig et Jeff Mills, tout en n’ignorant pas la boucle vers l’Amérique du Sud – un Grande Torino Ricardo Villalobos réinventerait des Tetine sans paroles. Tout en restant dubitative des rapports parfois étranges, voire disharmonieux, entre les arrangements et la voix des intervenant(e)s – notamment une certaine Kid A sur l’agaçant Heart Beating – la balance penche toutefois largement du côté plus des jolies choses, notamment grâce à la subtile alternance d’une techno dub crédible et recyclable dans les échos jazzifiés de Under The River, prélude insolite à l’ultime Libellules, tel une barque secouée par les échos hallucinants du patron de Kompakt dans ses récents ouvrages. On a connu pire voisinage.

Un disque : AgoriaImpermanence (InFiné)

24/01/2011

V/A – Modeselektor proudly presents Modeselektion Vol. 01

ModeselektionVol01.jpgPersonnages incontournables et hyper drôles de la scène dance, les Modeselektor n’ont eu de cesse sur leurs propres albums de multiplier les collaborations, including la poilante 2000007 avec les Frenchies de TTC qui est encore dans tous les cortex. Par ailleurs déjà auteurs d’un mix parfaitement enthousiasmant – le volume 8 de la série Body LanguageGernot Bronsert et Sebastian Szary lancent un nouvel épisode de leur déjà bien remplie carrière. Intitulé (sobrement, faut-il le dire) Modeselektion, la plaque fait la part belle à des noms connus largement au-delà des rives de la Spree, dont les inévitables Apparat, Marcel Dettmann, Robag Wruhme et Cylob. Malheureusement, la succession/sélection des tracks demeure parfaitement aléatoire et pas toujours du meilleur effet. Alors que l’ambiance démarre on ne peut mieux avec le très fendard Das Geheimnis de Siriusmo, la suite offre moins d’atours, hormis sur l’impeccable Lyrate du DJ résident du Berghain. Fort heureusement, le duo berlinois ne s’oublie pas en cours de route, incluant dans l’exercice son VW Jetta – morceau emblématique des Modeselektor qui parvient toutefois difficilement à faire oublier la relative modestie des outils exposés en vitrine.

 

Un disque : V/A – Modeselektor proudly presents Modeselektion Vol. 01 (Monkeytown Records) 

Modeselektion Vol.01 (MTR06CD) by Modeselektor

20/01/2011

Francesco Tristano – Idiosynkrasia

francesco_tristano-idiosynkrasia.jpg

Personnage surdoué – et pas uniquement à ses heures perdues – Francesco Tristano appartient à cette caste de musiciens à qui tout réussit et que l’on voudrait détester sans jamais y parvenir. Il a pourtant bien des raisons de susciter la jalousie, le pianiste et compositeur luxembourgeois établi à Berlin – sans compter qu’en prime, il est plutôt du genre beau gosse. Diplômé de la très prestigieuse Juilliard School, interprète reconnu de Prokofiev, Ravel ou Debussy, collaborateur de Carl Craig, Moritz von Oswald ou Murcof – mais si, voyons – Tristano n’est heureusement pas du genre premier de la classe à réciter les mêmes gammes par cœur une carrière durant. Adepte d’une réunion où la musique savante affronte le jazz et les musiques électroniques de maîtresse manière – il suffit de consulter les noms que nous venons de citer pour s’en rendre compte – notre homme évolue avec une époustouflante aisance entre Hauschka, Max Richter et Wolfgang Voigt. Prenons le morceau d’ouverture Mambo. Ponctuées de beats martiaux qui s’immiscent entre les noires et les blanches de l’époustouflante façon du patron de Kompakt sur son récent (et remarquable) Freiland Klaviermusik, les six minutes trente de la pièce ouvrent idéalement l’objet de nos désirs. S’ensuivent des passages davantage lyriques, où le jazz prend un rôle dominant, mais aussi des épisodes (très) sautillants où le plaisir des enchevêtrements s’invite à la table des secoueurs de têtes. Définitivement conquis, nous l’accompagnons, libérés et heureux, dans ses contemporaines divagations.

 

Un disque : Francesco TristanoIdiosynkrasia (InFiné)
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18/01/2011

Kollektiv Turmstrasse – Rebellion der Träumer

KollektivTurmstrasse-Rebellion.jpgA l’heure de la sortie de Pong, l’extraordinaire cinquième élément de Senking, les exigences faites électroniques en provenance d’Allemagne prennent un tour chaque jour plus exigeant. Premier effort du duo Kollektiv Turmstrasse, alias Christian Hilscher et Nico Plagemann, Rebellion der Träumer abandonne la froideur hypnotique de Jens Massel sur Raster-Noton et explore la moiteur humide de notre inconscient noctambule. Derrière une apparente simplicité mélodique, la paire aus Hamburg cache toutefois bien son jeu. Adepte, probablement, d’un constructivisme architectonique qui transgresse la nuit froide sous une fausse lenteur, le Collectif de la Rue de la Tour n’est pas en reste de sexy attitude lorsqu’une voix suave – évidemment féminine – se mêle au jeu des possibles (Kontakt, improbable entrelacs où la Berlinoise M.I.A. s’amourache de Björk). Toujours à des années-lumière des torrents de beats de leur concitoyen Boys Noize – qui s’en plaindra ? – le disque maîtrise également l’art très germanique de ne pas y toucher, distillant à subtiles doses ses atmosphères éprises d’une horloge affichant éternellement quatre heures du mat’ – tel un Prince phagocyté par Apparat à grandes rasades de beuh qui rend joyeux – ce n’est qu’une éternelle illusion. Au bout du chemin, leur rébellion des rêveurs donne une furieuse envie de monter sur les barricades.

 

Un disque : Kollektiv Turmstrasse – Rebellion der Träumer (Connaisseur Recordings)

27/10/2010

Sid LeRock – Tout Va Bien

sidlerock-toutvabien.jpgAvouons-le, chaque étape de la discographie du label Shitkatapult nous vaut sa dose de stress pré-auditif. Aurons-nous droit à une avalanche de gros beats martiaux qui donnent la nausée (T.Raumschmiere) ou à de la dentelle électro-pop de haute volée (Judith Juillerat) ? Une quarantaine de minutes plus tard, la solution à notre dilemme est heureusement nuancée. Voguant quelque part entre les vagues d’une techno mortifère – bien que secouant les palmiers berlinois en hiver – Tout va Bien jette un regarde drôlement cynique sur le monde de la nuit. Mariant le rock et l’électro-pop aux sons virtuels, le Franco-Canadien Sheldon Thompson aka Sid LeRock (et alias Pan/Tone) utilise globalement son inspiration à bon escient – fût-ce t’elle à géométrie variable (tel sur l’inutile Pow Wow). Heureusement, l’exception confirme la généralité. Ainsi, Still Life ne déparerait pas du côté d’un Monika Enterprise bis où les mecs auraient pris le pouvoir, tandis que La Guidoune ravira les fans de toutes les compilations Kompakt. Qui se pâmeront devant Incliner et sa rythmique digne de M. Wolfgang Voigt.

 

Un disque : Sid LeRock – Tout Va Bien (Shitkatapult) SID LeROCK "Tout Va Bien" album on (shitkatapult 2010) by Sid LeRock aka Pan/Tone

13/10/2010

Mount Kimbie – Crooks & Lovers

mountkimbie-crooksandlovers.jpgTrès belle hype de l’été, Crooks & Lovers sera-t-il le disque fondateur d’un nouveau genre que d’aucuns nomment déjà post-dubstep ? L’histoire le dira mais nous prenons déjà le pari que… peut-être. Au-delà de notre réponse de Normand, le verdict se fait plus nuancé (pour le post-machin) et sans ambigüité (pour la qualité musicale). Croisement entre une tonne de genres, le son de Mount Kimbie est avant tout d’une richesse inouïe et mérite – à lui seul – bien mieux qu’un simple qualificatif. Jouant à saute-moutons entre jazz, electronica, trip hop, dubstep, UK garage, voire pop, le premier opus longue durée de Dominic Maker et Kai Campos nécessite un temps d’acclimatation – impossible d’assimiler autant de belles choses d’un seul tenant en trente-cinq minutes chrono. Au fil du temps, la fascination pour les recherches sonores prend nettement le dessus, aucun acte gratuit n’ayant été posé par ces escrocs et ces amants. Mieux même, à chaque étape du parcours, les multiples trouvailles des Mount Kimbie embaument l’espace de leurs immenses beautés, jamais elles ne sont vaines ou de pure forme. Sans même parler de l’utilisation des samples vocaux, qui renvoient jusqu’au pourtant génial Burial à ses chères études. Ca vous suffit où il vous en faut encore ?

 

Un disque : Mount Kimbie – Crooks & Lovers (Hot Flush Recordings)
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